Pour commencer, voici 2 interviews qui résument bien, sur:
Le Comptoir
La Riposte
Les premiers Comités Syndicalistes révolutionnaires sont apparus en 1920 sur l’initiative des militants de la Vie Ouvrière (journal de la CGT). Cette tendance s’est créée avec un double objectif. Tout d’abord défendre les principes révolutionnaires et le fonctionnement fédéraliste de la CGT, menacés par la dérive social-démocrate du Bureau Confédéral. Les CSR s’organisent dans les syndicats, les fédérations, les UL et UD.
Le second objectif consiste à préparer la CGT à impulser la lutte révolutionnaire et de l’y aider en coordonnant les militants SR dans leur action et réflexion. En quelques mois, plusieurs dizaines de milliers de militants et de très nombreux syndicats se rallient à l’action des CSR. Mais le reflux du mouvement révolutionnaire européen va provoquer une implosion des CSR et le repli de nombreux militants sur les logiques d’appareils (sectarisme, affinité). 90 ans plus tard cette dérive affinitaire semble enfin s’achever. Cette première expérience des CSR, intervenue trop tardivement en 1920, demeure la plus aboutie. Elle démontre qu’en période révolutionnaire, l’outil syndical apparaît comme le seul capable d’intégrer le prolétariat dans une dynamique révolutionnaire. Les révolutionnaires de l’époque se sont posés la question de la structure permettant aux travailleurs-euses de prendre le pouvoir et l’organiser le Socialisme. Cette réflexion n’a pas vraiment progressé depuis.
Nous nous situons dans cette défense du syndicalisme révolutionnaire et gestionnaire, indépendant de l’Etat, du Patronat, des organisations affinitaires (idéologiques, philosophiques, politiques) ainsi que des églises. Le syndicalisme doit assurer l’action revendicative quotidienne tout en préparant la révolution qui est la seule voie pour ne plus subir l’exploitation et la domination bourgeoise et capitaliste. Il doit aussi dès aujourd’hui construire une contre-société gérée par les travailleurs-euses eux-mêmes. Cette CGT du tout début du 20ème siècle est un modèle international, car c’est le premier syndicat de masse dans lequel le syndicalisme révolutionnaire est majoritaire en tant que courant et qu’il est doté d’une pratique et d’une théorie propre qui trouvera sa concrétisation dans le Congrès d’Amiens en 1906.
Il s’agit là d’un signe de maturité du mouvement ouvrier et syndical porté par la CGT : autonomie ouvrière, gestion ouvrière des services socialisés dans les Bourses du Travail, perspective révolutionnaire à la lutte de classes,… face aux autres groupements syndicaux mondiaux déjà englues dans une vision confuse de la lutte des classes. Car l’absence d’autonomie ouvrière ne peut amener le prolétariat qu’à l’échec comme cela a été le cas avec le Secrétariat Syndical International, mais aussi suite aux dérives de l’Internationale Syndicale Rouge dans les années 1930 et à la dynamique sectaire de l’anarcho-syndicalisme. Chaque bureaucratie, liée ou non à un état capitaliste favorisera la défense de son appareil bureaucratique contre toute perspective d’émancipation ouvrière qui ne peut passer que par l’unité organique de la classe.
Le Syndicalisme Révolutionnaire, aujourd’hui minoritaire, continue à vouloir faire entendre sa voix à côté des autres courants syndicaux qui se revendiquent de la lutte des classes. La construction du Front Unique avec ces camarades ne doit pas se faire sur une base opportuniste mais au contraire en développant le débat fraternel sur les questions stratégiques propres aux principes de la démocratie ouvrière. Cette tendance est tout aussi indispensable pour mener le débat stratégique au sein des confédérations, pour avancer des perspectives et défendre le fonctionnement fédéraliste et démocratique de nos organisations de masse. Nous nous revendiquons des principes d’autonomie ouvrière de la Première Internationale : « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. ».
Nos comités regroupent donc exclusivement des prolétaires syndiqué-e-s. Les organisations prolétariennes doivent être composées d’exploités afin d’assurer l’indépendance de classe. L’organisation syndicale est un outil de lutte mais aussi l’embryon de Socialisme permettant aux travailleurs-euses de gérer immédiatement et collectivement des espaces socialisés : activités d’entraide, de loisir ouvrier, de formation, de culture autogérée,…
Notre but n’est donc pas de prendre la direction des syndicats par des manœuvres d’appareil ou des « fractions » politiques. Nous défendons nos propositions au grand jour en renforçant la formation, la capacité de débat, l’esprit critique d’un maximum de travailleurs-euses. Nous voulons contribuer à l’éducation et à l’auto-organisation de notre classe pour défendre nos intérêts communs. Nous sommes forcés de constater qu’aucune confédération n’offre des pratiques démocratiques satisfaisantes car elles sont influencées par la culture capitaliste et bourgeoise ambiante et par un processus de bureaucratisation qui s’alimente des défaites et contribue surtout à les créer.
Beaucoup de syndicats de base ont également tendance à se replier sur des logiques corporatistes et égoïstes, en se justifiant au passage par de beaux discours. La responsabilité des militant-e-s CSR est donc de favoriser le respect des statuts fédéralistes et de les faire vivre afin de redonner une dynamique interprofessionnelle et d’industrie aux syndicats de base. Contrairement à de nombreux courants dits « anti-capitalistes » ou « révolutionnaires » nous rejetons ce phénomène de repli et combattons le fait que la confédération syndicale de classe sous-traite son projet social aux partis et organisations politiques.
Les CSR prennent donc leur responsabilité en menant la bataille des idées au sein des instances syndicales pour ne pas se satisfaire d’un vision simpliste de dénonciation stérile des bureaucraties en place. La meilleure façon d’isoler les bureaucrates est d’agir avec une stratégie alternative efficace et organisée. Ces bureaucraties syndicales vivent de la gestion de l’organisation syndicale et défendent leurs intérêts de classe, ceux de l’encadrement, en refusant donc de mener le combat communiste pour la disparition de la division sociale du travail. Mais beaucoup de syndiqué-e-s, militant-e-s, portent aussi la responsabilité de cette dérive en acceptant la délégation de pouvoir.
Nous avons donc recréé les CSR pour remédier à toutes ces faiblesses, relancer la réflexion dans le mouvement syndical et faire vivre un renouveau des pratiques syndicalistes révolutionnaires qui ont fondé la confédération CGT. Cela s’imposait à nous pour être efficace dans notre activité syndicale quotidienne car sans outils révolutionnaire, il ne peut y avoir ni perspective révolutionnaire, ni militant-e révolutionnaire. Après plus de 30 années de défaites ouvrières, l’heure n’est plus à la défensive. Aucune bataille n’a jamais été gagnée en s’appuyant sur une stratégie défensive. Le projet révolutionnaire, structuré autour d’une stratégie et d’une intervention tactique est plus que jamais une nécessité. Pour faire vivre ce projet, il faut des militant-e-s organisés sur une base collective : une tendance.
Cette tendance ne se focalise pas sur des spéculations philosophiques mais sur une intervention structurée :
- Développer des outils de solidarité interprofessionnelle (telles les Bourses du travail de la CGT du début du 20ème siècle) pour re-syndiquer le secteur privé et les PME en apportant un soutien aux sections syndicales d’entreprises.
- Réorganiser les syndicats d’entreprises en véritables syndicats d’industrie selon le modèle historique du syndicalisme de classe.
- Reconstruire la sociabilité ouvrière grâce à des activités d’entraide socialisées.
- Coordonner les syndicalistes révolutionnaires en isolant la bureaucratie pour rendre démocratique nos syndicats en redonnant le contrôle aux adhérent-e-s et militant-e-s.
Le Socialisme se construit dès aujourd’hui, dans nos organisations de classe, le seul vrai contre-pouvoir prolétarien, le seul outil d’unification et de gestion de la classe. L’organisation confédérée est l’outil de masse. En parallèle, le CSR est indispensable pour élaborer une réflexion stratégique et l’appliquer collectivement sur le terrain pour enrichir l’action l’action des syndiqué-e-s. Nous invitons donc tous les militant-e-s qui veulent inscrire leur action syndicale dans une démarche sincère d’émancipation totale des travailleurs-euses, une démarche révolutionnaire, à venir nous rejoindre pour construire, renforcer cet outil.
L’évocation des CSR dans les ouvrages d’Histoire est très partielle, voire totalement occultée. Pourtant, des figures connues du mouvement ouvrier et syndical français tel Ambroise Croizat, Marcel Paul, Pierre Sémard, Jacques Duclos, Maurice Thorez, Benoit Frachon etc, se sont formées dans les CSR et ont fait leurs premières armes au travers de ceux-ci. Les ouvrages consacrés au mouvement syndical sont obligés d’évoquer les CSR mais de façon bien évasive, à tel point que l’on finit par se demander si la presse et les archives d’époque ont véritablement été feuilletées par les historiens. Nous avions nous mêmes fini par sous-estimer l’action des CSR, ne voyant en eux qu’un simple et provisoire instrument d’affrontement interne dans la CGT.
Pourtant les CSR ont pour particularité d’avoir été l’organisation révolutionnaire la plus puissante qui n’ait jamais existé. Les archives internes des CSR n’ont toujours pas été retrouvées. Pour donner une estimation de son influence on doit donc se reporter aux comptes rendus d’activités publiés alors dans chaque numéro de la Vie Ouvrière et de L’Humanité, chacun de ces journaux y consacrant une rubrique spéciale.
Victor Godonnèche, dans un article de 1922, établit un chiffre de plus de 15000 adhérents individuels, dont 7000 dans le département de la Seine (Paris et proche banlieue). En outre, de nombreux syndicats ont adhéré en tant que tel à la tendance. Tous les membres de ces syndicats n’étaient pas des militants SR mais ceux qui l’étaient viennent s’ajouter aux adhésions individuelles. Ce sont donc plusieurs dizaines de milliers de militants qui intègrent les rangs des CSR. On peut avoir une idée du nombre d’adhésions selon le chiffre indiqué ci-dessus avec la carte « N°16557 ».
En décembre 1921, les syndicats acquis aux CSR sont désormais majoritaires dans la CGT. En un an, la tendance a donc réussi à transformer le rapport de force dans la confédération. Ce qui explique le basculement des Unions départementales (UD) et des fédérations. La progression des syndicalistes révolutionnaire (SR) est réelle et constante avant octobre 1920 mais avec la création de la tendance elle devient fulgurante. Chaque semaine des organisations puissantes basculent, suite à la tenue de congrès.
La raison en est simple : la bureaucratie, organisée au sein des instances officielles de la CGT, trouve désormais en face d’elle une organisation parallèle menant un débat systématique dans les syndicats, les UL, les UD et les fédérations. À chaque congrès remporté par la « minorité », la tendance réformiste perd le contrôle d’un rouage de l’appareil. L’organisation lui échappant rapidement, elle finit donc elle aussi par s’organiser dans la précipitation en tendance plus ou moins secrète.
Le premier succès des CSR est d’avoir permis l’unification organique des révolutionnaires, une unification qui permet provisoirement une autre unification, stratégique.
Nous verrons que la décomposition des CSR a eu pour effet de produire une décomposition politique du mouvement révolutionnaire ouvrant la voie à 90 années de sectarisme et de confusion.
Une lente maturation
En 1914, le mouvement syndicaliste révolutionnaire traverse une crise profonde. Dans la CGT, rares sont les organisations qui maintiennent leur orientation « révolutionnaire ». Même parmi les syndicats les plus acquis aux thèses SR, la démoralisation politique est profonde. Les « minoritaires », tels qu’ils vont désormais s’appeler, sont amenés à constater que seules les organisations de tendance ont conservé leurs repères, en l’occurrence le groupe de La Vie ouvrière et les Jeunesses syndicalistes. Il faudra attendre encore un certain temps pour que des fédérations à majorité SR, comme celle de l’Education, se redressent.
Pour les minoritaires il s’agit désormais de s’organiser en regroupant les éléments sûrs. Mais la structuration des syndicats ne doit pas pour autant être laissée de côté. Les forces sont tellement réduites qu’il faut aussi attirer à soi les intellectuels écœurés par les atrocités de la guerre. Car l’enjeu immédiat n’apparaît pas être la Révolution mais l’arrêt des hostilités. Les premiers regroupements vont donc prendre la forme d’une succession d’initiatives rassemblant de façon confuse des organisations de « masse » et des militants mais aussi structures syndicales et des structures affinitaires.
Contrairement aux âneries écrites depuis des décennies, le SR ne sort pas discrédité de l’épreuve de 1914. Au contraire, c’est le seul courant à avoir maintenu un minimum d’intégrité. Les autres courants, ceux-là même qui se présentaient comme un dépassement de la crise du syndicalisme de 1909, sombrent totalement dans la collaboration de classe. C’est le cas des guesdistes, de l’ultra gauche organisée autour de La Guerre sociale mais aussi du courant anarcho-communiste dont les principaux meneurs rallient l’Union sacrée.
Il n’apparaît donc pas étonnant que la priorité pour les bolchéviques est de rallier à eux le courant SR. Mais ce sont avant tout les jeunes militants ouvriers qui utilisent le SR comme pôle de ralliement.
Les SR se sont retrouvés dès 1914 à l’avant-garde de la lutte contre la guerre. Cette hégémonie va se confirmer avec le développement des grèves en 1916. La lutte anti-militariste s’appuie désormais sur des mobilisations ouvrières, le plus souvent animées par les SR. Un Comité de Défense syndicaliste se donne pour vocation de structurer cette action. Mais ce CDS regroupe de façon confuse des syndicats et des comités locaux de militants. Cette confusion est d’autant plus regrettable que la situation syndicale est en train de changer. La révolution russe de février 1917 donne une impulsion à tout le mouvement ouvrier européen. L’enjeu n’est plus seulement de stopper la guerre mais la perspective socialiste commence à réapparaître à l’horizon.
» Pourtant les CSR ont pour particularité
d’avoir été l’organisation révolutionnaire
la plus puissante qui n’ait jamais existé. »
Cette évolution s’accélère avec la révolution russe d’octobre 1917. Désormais, chaque militant doit choisir entre une option réformiste et une option révolutionnaire. La nécessité d’outils révolutionnaires devient désormais une priorité. La majorité de la bureaucratie syndicale française refuse catégoriquement la perspective révolutionnaire. Elle va donc manœuvrer pour encadrer les luttes ouvrières qui se font de plus en plus massives et violentes. Un affrontement politique s’accentue un peu plus chaque jour dans la CGT, ce qui renforce le besoin d’organisation interne pour les « minoritaires ».
Cette nécessité va être provisoirement fragilisée par des initiatives extérieures. Nous verrons que certains militants essaient de créer une autre confédération. Mais des révolutionnaires tentent aussi de s’organiser sur une base affinitaire, en reproduisant un modèle bolchévique idéalisé. Un premier Parti communiste est constitué en 1919 par le rassemblement de la mouvance d’ultra-gauche (libertaire et marxiste). Il se veut un dépassement du SR et fantasme sur des « soviets » à la française qui ne seront jamais autre chose que des groupuscules de militants. Sa composition sociale et sa vision idéaliste de la Révolution transforment rapidement l’initiative en fiasco total.
En parallèle, les tendances de « gauche » et du « centre » dans SFIO (PS) commencent à pousser dans le sens d’un ralliement à l’Internationale communiste. Cette démarche crée un élan mais les plus syndicalistes et les plus perspicaces savent très bien que ce parti, même épuré de ses membres les plus compromis dans la collaboration de classe, ne sera jamais un parti révolutionnaire et encore moins prolétarien. C’est donc ailleurs que les révolutionnaires vont s’organiser : dans leur organisation de classe.
L’action des CSR
Les CSR vont animer deux grands axes d’intervention, qui sont bien entendu liés. Le premier, celui qui va concentrer le maximum d’énergie, c’est la propagande dans la CGT afin d’obtenir un changement de majorité. Cette action remportera un succès quasi-total.
Mais les CSR se fixent aussi une action clairement révolutionnaire, en tant que tendance dans la CGT. La conquête des UD est planifiée par des tournées de propagande, organisée à un échelon « régional ». Les bastions déjà constitués servent de point d’appui.
Mais l’élément fondamental va être le basculement, le 28 novembre 1920, de l’Union Départementale de la Seine. Ce fait n’est pas un accident. La victoire des CSR est acquise grâce au travail de tendance déjà entrepris par le Comité des Syndicats minoritaires de la Seine. Ce dernier s’est déjà transformé en CSR départemental, regroupant comme son prédécesseur à la fois les Syndicats minoritaires et les noyaux professionnels CSR. Un congrès départemental des CSR se tient le 31 octobre et premier novembre 1920. L’ordre du jour est consacré à la préparation du prochain congrès de l’UD. Mais cette perspective s’inscrit dans une vision bien plus politique que la simple conquête de l’UD.
Les militants des CSR ont conscience que leur UD jouera un rôle déterminant dans le processus révolutionnaire qu’ils pensent proche. Ainsi il est décidé de relancer et d’appliquer au plus tôt la fusion des derniers syndicats de métiers dans de puissants syndicats d’industrie, ceci afin de préparer les luttes efficacement mais aussi de permettre la gestion de l’économie par les Syndicats avec des « conseils d’usines » dans chaque entreprise. Le CSR de la Seine entend aussi combattre pour la reconnaissance de « délégués d’atelier, de chantier, de bureau et de magasin » pour renforcer le pouvoir syndical dès à présent dans les entreprises.
« Les CSR progressent dans toutes
les fédérations et gagnent la
majorité dans de nombreux syndicats.
Le 9 décembre 1920, ce sont trois membres des CSR, qui sont élus comme secrétaires de l’UD. L’impact est terrible pour la direction réformiste car l’UD de la Seine constitue l’organisation la plus puissante de la CGT. Et dans cette victoire, l’action des CSR est apparue comme un véritable rouleur compresseur. Ce sont les « CSR- Comité des Syndicats Minoritaires de la Seine » qui ont pris en main la campagne électorale interne. Dans une circulaire départementale signée de Dondicol, qui fait suite au congrès, le CSR départemental organise l’élection du Bureau et de la CE. À cette date, le congrès a déjà été gagné. Il s’agit désormais de proposer une équipe militante destinée à « reprendre le travail de recrutement et d’organisation » et à assurer un travail « d’éducation révolutionnaire de la masse ». « Pour réaliser cette action, une unité de vue, une homogénéité parfaite du bureau et de la CE sont indispensables. Un même idéal doit animer ceux à qui incombera la responsabilité de diriger l’organisation. C’est pour cela que le CSR de la Seine vous demande instamment de voter pour tous les candidats qu’il présente, mandatés par 50 syndicats, et d’éviter tout panachage qui serait un obstacle pour mener à bien la gestion de notre union ».
Le résultat des ces élections ne démontre pas seulement la progression rapide des CSR, elle souligne aussi les tensions internes. Dans le département de la Seine, il n’est désormais plus envisageable de travailler correctement avec une CE représentative de l’ensemble des syndicats. Les révolutionnaires, tout comme les réformistes, veulent fonctionner de façon homogène. Il n’y a plus de confiance quant à l’application des mandats par les représentants syndicaux de l’autre tendance.
Le basculement de l’UD de la Seine était plus que prévisible. Mais le même jour c’est l’UD de Moselle qui tombe aussi. Le fait est d’autant plus déconcertant pour la direction confédérale que dans ce département les militants du CSR ont été peu actifs. La Moselle n’a pas été une priorité fixée par la minorité révolutionnaire.
D’autres départements appliquent rapidement les décisions nationales de septembre 1920. Mais les événements s’accélèrent au début de l’année 1921. La campagne de purge lancée contre les militants du CSR provoque une réaction positive. Ainsi à Rouen, un militant qui se dit « opposé jusqu’ici à la formation des CSR tels qu’ils sont conçus » se lance dans la tâche de constituer un CSR local. Sa réaction n’est pas individuelle. La création des CSR est donc souvent une réaction aux manœuvres anti-démocratiques des bureaucrates réformistes. Ces réactions salutaires sont constatées dans plusieurs départements mais aussi dans des centres qui n’étaient toujours pas actifs.
Avant même que l’année soit achevée, les militants des CSR animent désormais plus d’UD que les réformistes. Cela est d’autant plus inattendu que le changement de majorité est le plus souvent voté à une large majorité.
L’offensive dans les fédérations d’industrie
Dès le 26 novembre 1920, la VO établit un état des lieux de l’avancée de l’organisation dans les fédérations d’industrie. Au Comité central du 3 janvier, 17 fédérations sont déjà représentées par des « Sous Comités fédéraux », le plus souvent animés par des militants du département de la Seine.
En mai 1921, les CSR obtiennent la majorité des suffrages lors du congrès fédéral du Bâtiment et constituent une nouvelle CE acquise à la tendance.
Ce basculement provoque une réaction saine dans la branche. L’année va être marquée par un conflit de trois mois des ouvriers du bâtiment dans la région Nord Pas de Calais, pourtant acquise à la majorité confédérale. La Fédération, à majorité révolutionnaire, s’investit dans la lutte et soutint la lutte victorieuse contre la baisse des salaires.
Les CSR progressent dans toutes les fédérations et gagnent la majorité dans de nombreux syndicats. Et même si la majorité des Fédérations restent entre les mains des réformistes, cette « majorité » devient de plus en plus artificielle car elle repose sur le contrôle de l’appareil. En effet, contrairement à ce qui a souvent été écrit par les historiens, la tendance SR est surtout influente dans les gros syndicats. C’est d’ailleurs logique puisque les SR sont pour la fusion des syndicats de métiers dans de puissants syndicats d’industrie. Les réformistes ne conservent donc leur contrôle qu’en s’appuyant sur une profusion de petits syndicats de province.
» La tendance SR est surtout
influente dans les gros syndicats. »
En revanche, dans les départements et dans les Bourses du Travail, les CSR à la fin de l’année 1921 sont le plus souvent hégémoniques. Il apparaît donc que certains syndicats continuent de faire confiance aux responsables fédéraux réformistes, afin de ne pas déstabiliser ces organisations, mais localement ils se solidarisent souvent avec les militants des CSR.
Le congrès de fondation
L’appel des CSR de l’Éducation reçoit un accueil favorable. Il existe déjà dans plusieurs Fédérations des regroupements de syndicats « révolutionnaires ». Des comités locaux regroupent aussi des militants syndicalistes révolutionnaires. Enfin le Comité des Syndicats Minoritaires renforce son action. Mais les projets des CSR de l’Education visent à doter le courant d’une structuration stable, efficace et globale.
Le projet est donc débattu dans de nombreuses réunions ou AG destinées à préparer le congrès d’Orléans de septembre 1920. C’est le cas lors du Congrès minoritaire de la Seine qui se réunit le 5 septembre. La résolution votée au nom de ce « Congrès des syndicats minoritaires et des groupes de propagande ou de vigilance syndicaliste de la région parisienne » se fixe comme perspective : « Si le congrès d’Orléans manque à sa tâche ou ne l’accomplit qu’à demi, nous demandons à tous les révolutionnaires épars dans le mouvement, syndicats, groupes minoritaires, militants isolés, de concentrer et d’organiser leurs forces dans la CGT, des fédérations et des UD …. »
Le Congrès aborde la question de la structuration de la tendance révolutionnaire. Le travail de Marie Guillot a porté ses fruits et le mouvement syndicaliste révolutionnaire va connaître un saut qualitatif. Dès le premier jour, une commission d’organisation est donc nommée pour travailler. On y retrouve Marie Guillot.
Cette initiative est l’occasion de constater des divergences entre trois modèles.
Les syndicats dissidents de Marseille ont pu participer aux travaux du congrès mais leur position est totalement contestée et discréditée. La politique de la scission est rejetée. L’enjeu est désormais de gagner la majorité au sein de la CGT. Mais les objectifs fixés par le congrès vont bien au delà. Il s’agit désormais de doter la CGT d’une tendance révolutionnaire et pas seulement de regrouper ponctuellement des syndicats minoritaires. Le saut politique est donc de taille. La sensibilité anarcho-syndicaliste, représentée par la Confédération des Travailleurs du Monde et les anciens du Parti communiste de Péricat sort totalement discréditée du congrès minoritaire. La dynamique offensive marginalise cette mouvance pessimiste dont la seule perspective était de se replier sur de petits appareils sectaires.
La défense de la tendance face à l’option de scission remporte donc une victoire éclatante. Mais il faut désormais définir la forme que doit prendre cette tendance. Le congrès de la minorité ne va pas régler la question dans l’immédiat, ce qui expliquera que deux positions vont coexister pendant plusieurs mois avant de s’opposer.
Le rapport présenté par Marie Guillot sur l’organisation des CSR est simplement adopté. Cette unanimité souligne le soutien massif apporté à cette décision mais il est également le symptôme d’une adhésion trop rapide, et donc peu réfléchie, au projet. Marie Guillot doit d’ailleurs insister pour que la commission s’organise lors de la réunion pour réfléchir aux modalités de structuration des CSR. Les motions minoritaires, condamnant les bureaucrates réformistes et proclamant l’action révolutionnaire de la CGT, passionnent bien plus les délégués.
Les résolutions sont rapidement approuvées par la commission puis votées par le congrès. Comme nous l’avons dit, cela est dû à la qualité du travail préparatif de Marie Guillot, mais aussi à la prise de conscience encore trop superficielle, de la nécessité d’une tendance révolutionnaire. Rien n’est donc réglé de la question de la structuration de la tendance. Doit-elle regrouper exclusivement les militants révolutionnaires ou doit-elle être élargie à tous les syndicats, UD et fédérations gagnées majoritairement aux thèses du SR ? La question n’est pas tranchée et va affaiblir l’action des CSR et le projet stratégique que ceux-ci portent.
Cependant, peu de temps après le congrès constitutif des CSR, La VO publie le texte qui expose l’organisation de la minorité :
« Puisque notre congrès minoritaire en a esquissé les grandes lignes, il s’agit maintenant de se mettre à la besogne, et tout de suite, pour matérialiser l’idée et créer un organisme solide, vivant, actif en même temps qu’assez souple pour se plier aux nécessités du recrutement et de l’action.
Dans son ensemble, le projet élaboré par la commission Marie Guillot répond bien à ces nécessités, particulièrement en ce qui concerne la province. Le groupement local, syndical ou intersyndical, doit être notre base naturelle :
- là où existent de grandes entreprises industrielles et des syndicats numériquement importants : constitution de noyaux dans chaque syndicat de métier ou d’industrie ;
- là où l’activité industrielle est nulle et les syndicats peu importants (ou si l’élément réformiste est prépondérant) : formation de noyaux intersyndicaux avec les éléments épars dans les syndicats majoritaires ;
- le tout constituant le groupe local, adhérant par le canal départemental, au groupe régional et par celui-ci au Comité central.
Les syndicats minoritaires peuvent adhérer en bloc au groupe local, moyennant une cotisation de 5 francs par mois, payable par trimestre et d’avance.
Dans le département de la Seine nous devons tenir compte de la situation particulière. Existant de fait de la grande concentration industrielle. Ici, la cellule de base sera surtout corporative ayant ses racines directes dans le syndicat de métier ou d’industrie. Il y aurait intérêt dans ce cas à ce que la représentation au sein de groupement départemental de la Seine soit professionnelle et non pas locale. Chaque noyau parisien deviendrait un « noyau central » pour sa fédération de métier ou d’industrie. Et il aurait à entretenir avec les éléments de province affiliés à sa fédération des relations très suivies, non seulement pour activer le recrutement mais encore pour faciliter la besogne de nos commissions de statistiques. Il faut prévoir aussi que le noyau central de fédération pourra jouer plus tard dans les circonstances révolutionnaires un rôle prépondérant dans la prise de possession des instruments de production, de l’organisation du travail et la répartition des matières premières. Notre Comité central sera définitivement constitué dans les premiers jours de la semaine prochaine. Y seront représentées toutes les fédérations d’industrie et de métiers affiliées à la CGT.
Dans un délai très proche nous allons organiser un vaste meeting pour exposer aux syndicalistes révolutionnaires de la région parisienne les positions de la minorité au lendemain du congrès d’Orléans et la nécessité de nos « noyaux ». Ensuite nous verrons à convoquer un nouveau congrès des organisations minoritaires de la région dans le but de déterminer plus exactement nos moyens de propagande, de recrutement et d’action.
D’ici quelques jours il faut que nos principaux groupes régionaux soient debout et que les noyaux locaux et syndicaux poussent comme des champignons. Nos amis, tous nos amis, doivent se donner de tout leur cœur. La mise en route sera d’autant moins dure que nous nous consacrerons tout entier. Et il faut faire vite car le temps presse ; la réaction mondiale ne désarme pas. La Révolution russe, créatrice de l’Internationale syndicale à laquelle nous venons d’adhérer, est plus que jamais menacée et tant que nous n’aurons pas établi une organisation solide, faite d’éléments disciplinés nous serons impuissants à lui venir en aide : il faut que nous fassions à travers le pays la besogne d’assainissement moral et de redressement syndical, qui arrachera la classe ouvrière, instinctivement révolutionnaire à l’influence pernicieuse de ceux qui ont trahi son idéal.
Dans le détail notre plan d’organisation est révisable ; nous verrons à l’usage quelles modifications doivent être apportées. Pour l’instant nous devons nous attacher à regrouper par syndicats, par fédérations, par localités, par régions les éléments des minorités plus ou moins isolés et cette chose n’est pas au dessus de nos forces. Pour arriver à la création de nos conseils d’atelier, à nos délégués d’ateliers, il nous faut d’abord constituer nos « noyaux ».
Au fur et à mesure qu’ils constitueront les groupements, nos amis voudront bien nous en faire parvenir une relation que nous publierons dans la Vie ouvrière ce qui permettra à chacun d’en tirer, pour sa propre région, des initiatives heureuses par nous signalées.
Les cartes d’adhésion du CSR sont à la composition, ils seront au format de la carte confédérale de telle façon à se plier avec celle ci. En plus des formules habituelles notre carte contiendra une notice indiquant les buts poursuivis par le CSR, son fonctionnement, ses ressources.
Et puisque nous sommes au chapitre « ressources » je rappelle que le prix de la carte annuelle d’adhésion est de 5 francs sur lesquels :
2 francs va au comité central
1 franc va au groupement région
1 franc va au groupement départemental
1 franc va au groupement local
D’ores et déjà nos camarades peuvent adresser leurs commandes à notre trésorier général : Labonne, Syndicat des Métaux, 3 rue du Château d’eau Paris.
Le secrétaire suppléant, V. Godonnèche, à la « Vie ouvrière ».
Analysons ce texte politique. Nous voyons une proposition d’organisation plaquée sur la structuration de la CGT. La seule nouveauté est l’apparition de groupements régionaux. Ils n’ont pas à proprement parlé de fonction politique mais doivent assurer une aide aux groupements départementaux dans le domaine de la propagande et de l’implantation.
Si l’organisation n’a rien d’innovant, en revanche la forme prise par l’organisation révolutionnaire est un dépassement des faiblesses passées des SR. Dans cette période pré-révolutionnaire, le syndicat n’est pas considéré comme systématiquement révolutionnaire. Des syndicats peuvent adhérer en tant que tel au CSR mais la structuration repose avant tout sur des adhésions individuelles de militants révolutionnaires. C’est donc une avancée de taille par rapport à certaines réticences d’avant 1914 quant il s’agissait d’organiser des tendances dans la CGT. Les CSR ne sont pas une simple tendance de la CGT qui se limiterait à préparer les congrès. Ainsi les « noyaux centraux de fédération des CSR » devront jouer un rôle prépondérant « dans la prise de possession des instruments de production ». L’objectif est donc bel et bien de déborder certaines structures de la CGT et donc de se doter d’une organisation révolutionnaire complémentaire agissant sur des bases spécifiquement révolutionnaires.
Les faiblesses de la grève de 1920 sont donc analysées correctement. La CGT n’étant pas encore une organisation majoritairement révolutionnaire, elle ne peut coordonner à elle seule l’action révolutionnaire. Les syndicats acquis à la stratégie révolutionnaire peuvent donc adhérer aux CSR et s’y coordonner avec les noyaux et militants minoritaires. Le tout servant de lieu d’impulsion alternatif au réformisme de la majorité confédérale.
La prise du pouvoir est aussi pensée dans un schéma cohérent et directement reliée à l’action quotidienne. Les organisations nationales d’industrie préparent les statistiques, coordonnent l’action professionnelle dans la perspective de la socialisation des moyens de production sur une base confédérale.
Démoralisation et repli sur les appareils
La tendance anarcho-syndicaliste n’a été que provisoirement battue. Mais elle va se réorganiser en s’appuyant sur une nouvelle génération de jeunes militants souvent peu expérimentés.
Il faut analyser la situation politique pour comprendre l’émergence de l’anarcho-syndicalisme et le type de structuration qu’il va adopter.
La situation politique de la France est complexe en 1920. Le Prolétariat vient de subir une de ses principales défaites. Le mouvement ouvrier européen a lui aussi commencé sa phase de repli, même s’il n’en est pas encore conscient. Et pourtant l’offensive ouvrière n’est pas stoppée. Au moment où se créent les CSR le syndicalisme italien engage une bataille déterminante. En Allemagne, la classe ouvrière conserve sa radicalité et laisse présager une prochaine offensive. L’espoir se renforce aussi en URSS où l’Armée rouge est en train de prendre le dessus sur les armées blanches et sur les agressions étrangères.
» Le Prolétariat vient de subir une de ses principales défaites. «
Les militants se trouvent donc tiraillés entre deux sentiments, deux perspectives contradictoires. Il s’agit tout d’abord de se préparer à un embrasement généralisé de l’Europe, phénomène qui pourra redonner à la France un climat de relance révolutionnaire. Mais, en parallèle, un certain pessimisme produit déjà ses premiers effets. Le choc de la défaite de mai 1920 a été d’autant plus fort chez de jeunes militants, disposant d’une faible expérience et fragilisés par leurs lacunes politiques en raison de leur formation récente et superficielle. C’est dans ce terreau que va émerger l’anarcho-syndicalisme.
Nous avons vu que dès 1919 le Parti communiste de Péricat se caractérise par les éléments politiques qui marqueront le courant anarcho-syndicaliste naissant. Ce courant se définit par un repli frileux sur l’appareil syndical et ce repli s’accompagne par la production d’un discours philosophique abstrait destiné à justifier un sectarisme d’appareil. Le courant anarcho-syndicaliste sera relativement faible en France. Il implosera rapidement sous la pression des logiques individuelles et de son corporatisme la minuscule CGT-SR ne regroupant qu’une petite minorité des scissions de 1924-25. Mais dans le contexte de 1920-1921, il bénéficie d’une situation favorable. Il aura donc un impact profond sur l’action des CSR. D’autant plus que les militants de la VO commettront l’erreur de laisser des mandats importants à ce qui n’est encore qu’une sensibilité et qui deviendra rapidement une fraction clandestine agissant au cœur même du Comité central des CSR. Plusieurs militants se font rapidement remarquer au sein de cette mouvance. Leur parcours personnel est aussi caractéristique de l’opportunisme et des logiques individualistes de ce type de militants démoralisés. La chasse au mandat et aux postes de permanents est une caractéristique de ce courant bien avant qu’elle n’atteigne ses rivaux du PCF en 1923.
À partir de septembre 1921, Le Libertaire se fait de plus en plus le propagandiste de la scission. Colomer, qui finira sa vie dans le très stalinien PCF, écrit le 14 octobre dans cette revue « non seulement je crois la scission inévitable mais je la crois indispensable … Préparons-nous résolument, organisons nous, faisons aujourd’hui cette CGT suivant nos vœux : la Confédération générale des travailleurs révolutionnaires ». La revendication d’un syndicat affinitaire est désormais parfaitement assumée malgré la totale contradiction avec la Charte d’Amiens. Cette position ne va cesser de se renforcer dans le mouvement libertaire. Une large fraction des anarchistes soutiennent désormais les manœuvres des « syndicalistes purs », utilisant cet affrontement comme moyen de marginaliser l’influence du Parti Communiste. Comme dans toute période de reflux du mouvement ouvrier, on voit donc les logiques d’appareil et les références philosophiques prendre le dessus sur les intérêts de classe.
En 1921, les anarcho-syndicalistes vont profiter de la vague d’exclusions au sein de la CGT pour valoriser leur perspective de scission syndicale. Cette politique va désormais être appuyée par l’action d’une direction clandestine composée de quelques dizaines de militants des CSR, le plus souvent des jeunes, mais alliés à quelques vieux militants aigris. Le Pacte est ainsi fondé clandestinement en février 1921. Il se fixe pour objectif premier de prendre le contrôle des organisations syndicales. Ses fondateurs justifient cette décision en prétextant la menace de bureaucratisation, argument amusant lorsqu’on étudie les parcours de ces militants et leur mode de fonctionnement. Le second argument serait le danger d’inféodation au PC, ce qui relève à cette époque d’un fantasme d’autant plus étonnant que la plupart des militants du Pacte viennent de ce même PC. D’ailleurs le Parti n’est pas en capacité d’imposer sa direction au mouvement syndical, ne serait-ce que parce que ses militants ne sont ni coordonnés ni unifiés. Bien peu de membres du Parti se permettraient de remettre en cause la Charte d’Amiens.
Dès sa fondation, l’anarcho-syndicalisme adopte une structuration et une politique qui définissent sa nature. Ce courant se veut la création d’une confédération identitaire, explicitement « syndicaliste révolutionnaire ». C’est bien sûr nier la réalité d’une organisation syndicale qui regroupe bien au-delà des simples partisans de la Révolution. Cette position s’accompagne d’un fonctionnement des dirigeants sous la forme d’une direction occulte. Il n’y a pas de contradiction à cela puisque le mythe de la confédération révolutionnaire sert à limiter le travail de formation syndicale, à ne pas mener une politique d’unité, et au final permet à la bureaucratie de renforcer son contrôle sur les adhérents.
Au congrès des CSR de juillet, à la veille du congrès de Lille, un secrétariat totalement acquis aux membres du Pacte est élu.
» On voit donc les logiques d’appareil et les références philosophiques prendre le dessus sur les intérêts de classe. «
Les membres du Pacte utilisent leur fonction pour populariser leur position scissionniste. Ainsi Quinton, dans L’Humanité du 28 août 1921, consacre un texte à « l’unité syndicale » en écrivant « la scission n’est plus à faire ; elle se fait ». La thèse de « l’unité syndicale à la base » commence à se cristalliser et sera reprise à la fin des années 1920 par les Staliniens. Elle permet ainsi de contourner la Charte d’Amiens pour faire croire que l’unité syndicale pourrait se créer spontanément en débordant les bureaucrates syndicaux. Cette conception est totalement abstraite et elle tente de justifier la scission et le sectarisme. Elle crée cependant l’illusion que les bureaucrates réformistes vont perdre toute influence et qu’ils vont disparaître avec un coup de baguette magique par le simple fait de créer une nouvelle organisation syndicale.
L’émergence de cette direction occulte et inexpérimentée ne sera possible qu’en raison des erreurs stratégiques commises par l’équipe de La Vie Ouvrière. Car leur démission du Comité central des CSR s’explique par l’influence grandissante de la tendance dans la CGT. Nous avons vu que les organisations sont conquises les unes après les autres. C’est vrai pour les fédérations (Cheminots, Bâtiment, Métaux…) mais aussi pour les plus importantes UD (Seine, Rhône, Isère…). A chaque fois, ce sont des responsables des CSR qui doivent animer les nouveaux secrétariats.
Cette priorité accordée à l’action de masse n’est pas une erreur en soi mais elle tend à sous-estimer le rôle de la tendance, c’est-à-dire de la seule organisation réellement révolutionnaire dans le contexte actuel.
On peut même affirmer que ce désengagement relatif des CSR est le reflet, chez de nombreux militants d’une conception encore confuse de l’utilisation qui doit être faite de chaque organisation syndicale. La question de la nature des syndicats va se retrouver au cœur de la scission mais aussi de la crise que vont traverser les CSR.
Une organisation révolutionnaire ou une tendance « large » ?
Dès le Congrès de la Minorité à Orléans, la question de l’adhésion directe des syndicats aux CSR est posée. Cette adhésion est acceptée mais cette question a certainement été décidée trop rapidement et va donc laisser la place à un débat permanent. Ce débat ne relève pas simplement du formalisme ou de la tactique de développement. Le positionnement définit des stratégies relativement distinctes. Ceux qui estiment que les syndicats peuvent adhérer aux CSR, pensent par là même que la majorité de leurs membres sont déjà en capacité de prendre le pouvoir et de gérer la Société. Ceux qui partagent l’avis contraire vont se consacrer davantage au travail de formation mais aussi au maintien d’une CGT unifiée.
Face à ces deux courants, là encore Marie Guillot fait figure de stratège dans sa conception de l’action révolutionnaire. Lors de la création des CSR de l’Enseignement, ces derniers se constituent uniquement comme des regroupements de militants. À la réunion de la minorité fédérale du 8 août 1920, Marie Guillot a obtenu un vote favorable à cette proposition. Les adhésions aux CSR de l’Enseignement seront exclusivement individuelles. Ces CSR seront donc des « sections » au sein de chaque syndicat départemental.
Pourtant, dans la VO du 22 octobre 1921, Mayoux, lui aussi instituteur mais sous l’influence de l’anarcho-syndicalisme marseillais, brocarde les positions de Marie Guillot. Forte de son expérience des CSR de l’Enseignement, celle-ci défend des adhésions uniquement individuelles afin de ne rassembler au sein des CSR que des éléments réellement révolutionnaires. Son argument sera central : « Il est impossible qu’il se trouve un syndicat composé uniquement de minoritaires ». Mayoux lui répond avec une argumentation qui se veut très révolutionnaire en se présentant comme très optimiste : il ne faut pas attendre que tout le monde soit révolutionnaire pour faire la Révolution. Mais cette position, au final très partagée dans les CSR, va amener une sous-estimation des besoins en formation politique.
Ce développement des CSR se réalise sur une base relativement confuse quant à leur mode d’organisation et donc à leur finalité. S’agit-il d’une tendance regroupant des syndicats ou d’une organisation révolutionnaire composée des militants les plus conscients ?
» La CGT n’a pas besoin d’une lettre de plus
pour être révolutionnaire, il suffit que
nous agissions dans son sein pour
qu’elle le redevienne. «
C’est peut être en région parisienne que la confusion est la plus grande. Ainsi le Comité départemental de la Seine qui regroupe à la fois les syndicats minoritaires et les noyaux CSR lance un appel « à intensifier la propagande pour amener la masse des syndiqués aux CSR ». Il est également demandé aux syndicats minoritaires « d’adhérer effectivement au CC du CSR ». C’est ce que font d’ailleurs de nombreux syndicats et sections dans ce département acquis aux thèses des CSR.
Le débat se retrouve aussi en province. Ainsi, en Isère, Montmayeur propose la même tactique, ce qui est d’ailleurs refusé. Très tôt la direction réformiste essaie de prévenir un basculement de majorité en tentant d’exclure les révolutionnaires. C’est la question de l’adhésion directe de syndicats aux CSR qui constitue la question la plus sensible, et surtout l’élément de faiblesse des CSR. Certaines organisations tombent dans le piège tendu par les bureaucrates.
En novembre–décembre 1921, le débat s’engage dans la minorité sur la question de la désaffiliation des syndicats des CSR. Les partisans du retrait avancent principalement des arguments tactiques. Il s’agit pour eux de retirer aux majoritaires tout prétexte d’exclusion et donc de les désigner dans les faits comme des partisans de la division ouvrière. Car, c’est bel et bien l’adhésion des syndicats aux CSR qui sert de ciment bien fragile aux militants majoritaires. De nombreux syndicats majoritaires acceptent l’existence de tendances mais considèrent l’adhésion directe de syndicats comme facteur de division.
Pour les partisans de la désaffiliation, cette position est un moyen de briser le front majoritaire, d’isoler les bureaucrates et de maintenir le plus longtemps possible, jusqu’au basculement, l’unité de la Confédération.
Les syndicats adhérents au CSR, confrontés aux menaces d’exclusion, vivent assez mal le choix de quitter leur tendance sous la contrainte. Rémy Raffin, du Syndicat des Mineurs de la Mure critique le 9 décembre 1921 dans la VO « l’amour propre des minoritaires » et estime que ces derniers se font manipuler en réagissant seulement avec leurs sentiments. Le 16 décembre 1921, Herclet écrit dans la VO un autre article contre la scission : « la CGT n’a pas besoin d’une lettre de plus pour être révolutionnaire, il suffit que nous agissions dans son sein pour qu’elle le redevienne ». Mais cette position est loin d’emporter l’adhésion de tous les SR et les débats dans la VO démontrent la montée en puissance de la sensibilité sectaire qui va rapidement se transformer en anarcho-syndicalisme.
Cette politique de la sensibilité sectaire est d’autant plus étonnante que la tactique des CSR apparaît gagnante. Car comme le fait remarquer Monatte « minoritaires est devenu synonyme d’unitaires ». Cette évolution est déterminante et pèse sur la bataille idéologique qui traverse alors la CGT et sur la légitimité des CSR.
Mais il faut bien reconnaitre que de nombreux militants, souvent jeunes, ne disposent pas d’une formation politique solide. Il est donc rassurant de faire voter des motions révolutionnaires qui n’ont aucune portée lorsqu’elles ne s’appuient pas sur une stratégie de terrain. Une démarcation commence donc à se produire au sein des CSR. On peut remarquer que les partisans de la désaffiliation sont constitués des militants qui demeureront les plus fidèles aux principes de l’unité ouvrière. Au contraire, les acteurs de la scission se retrouveront aux premiers rangs de l’anarcho-syndicalisme mais aussi parfois dans l’appareil stalinien.
La nécessité d’une tendance, impulsant une réflexion et une formation révolutionnaire, n’a pas été intégrée par tous. Ce travail d’élaboration patient a été marginalisé par un discours souvent abstrait et par la dynamique de conquête de l’appareil.
Cette minorité qui s’exprime au congrès de septembre est en train de devenir majorité avec le basculement de nombreux syndicats et UD. La poussée des révolutionnaires dans les organisations de la CGT impose à la direction confédérale de réagir rapidement.
Elle pousse alors à l’exclusion de syndicats et de militants. Mais les syndicats « exclus » demeurent le plus souvent adhérents par l’intermédiaire de leur Fédération ou de leur UD. Il s’agit donc pour les syndicats « unitaires » de retirer leur adhésion aux CSR pour priver les dirigeants réformistes de tout prétexte d’exclusion. Les CSR pourraient ainsi disposer du temps nécessaire pour obtenir le basculement de nombreuses UD et Fédérations.
C’est dans ce contexte qu’est prise, le 29 novembre, la décision de convoquer un « congrès extraordinaire et unitaire de tous les syndicats confédérés ». Depuis Lille, la progression des CSR s’est confirmée et ils sont désormais majoritaires comme le confirmera ce congrès « unitaire ».
Début décembre, le conseil d’administration de la CGT rédige un manifeste qui menace les UD et fédérations à l’initiative du congrès unitaire. Ce manifeste indique que si le congrès a lieu ces organisations « se seront placées d’elles mêmes hors de la CGT ». On les accuse de « cas de rébellion » et « d‘acte d’indiscipline caractérisé ». Mais cette politique de scission provoque un début d’implosion de la tendance réformiste. À la veille du congrès minoritaire, Villeval, secrétaire adjoint de la Fédération du Livre démissionne de son poste. Il refuse de cautionner la politique de scission.
Le congrès unitaire de décembre va démontrer que les SR coordonnent désormais une majorité de syndicats. Tactiquement, ils ont bien manœuvré en invitant toutes les organisations favorables à l’unité. Cependant cette initiative n’est qu’un compromis. Les secteurs les plus sectaires des CSR ont obtenu le fait que cette réunion prenne le nom et la forme d’un « congrès ». Les bureaucrates réformistes ont donc beau jeu de déclarer que cet acte relève d’une scission effective. Il est en effet impensable pour beaucoup de syndicats à majorité réformiste de participer à ce congrès dissident.
La direction confédérale peut donc se féliciter d’avoir vu sa tactique couronnée de succès. La scission est effective à la fin de l’année. Elle perd son contrôle sur la majorité des syndiqués mais elle conserve un appareil confédéral, une CGT minoritaire mais indépendante, préservée de l’influence des révolutionnaires. Elle sort donc renforcée de la scission. Elle peut désormais manœuvrer librement sans le contrôle de la tendance SR.
La fin des CSR
La dissolution des CSR va se réaliser sur plusieurs mois. Elle est le produit d’un double phénomène. Nous avons déjà vu l’influence des anarcho-syndicalistes dans la crise que traverse le CSR à la fin de l’année 1921. Ce phénomène ne va cesser de s’accentuer car, au fil des mois, les CSR deviennent un obstacle à leur repli sur l’appareil. La création de la CGT-Unitaire, qu’ils souhaitent transformer en confédération affinitaire, retire de fait tout intérêt aux CSR. L’enjeu est désormais de prendre des postes dans le nouvel appareil en constitution. Pour les anarcho-syndicalistes, une tendance n’était utile que comme tremplin à leur démarche de conquête des postes de responsabilité. Dans une confédération affinitaire, une tendance révolutionnaire deviendrait une menace pour leur repli opportuniste et leur absence de stratégie. Comme nous allons le voir, les membres du Pacte entreprennent donc un véritable sabordage de la CE des CSR.
Le Comité central (CC) du CSR convoque le congrès de la Minorité pour le 23 décembre. Entre temps, les anarcho-syndicalistes ont pris les devants en faisant démissionner leurs trois secrétaires du CC. La démission des membres du Pacte ne vise absolument pas à favoriser un travail plus serein au sein des CSR mais au contraire à se donner les mains libres pour prendre le contrôle de la CGTU. Il est vrai que les caisses des CSR sont désormais vides et il apparait évident que les cotisations des syndicats vont désormais s’orienter vers la construction de la CGTU.
» Les membres du Pacte entreprennent donc
un véritable sabordage de la CE des CSR. »
Le congrès minoritaire du 23 décembre décide du maintien des CSR mais ceux-ci doivent changer de but, de stratégie et de caractère. Dans la VO du 27 janvier 1922, la Commission Exécutive (CE) du CSR diffuse un texte faisant suite à un débat mené par cette même CE « sous quelle forme et avec quel programme cette organisation des CSR modifiés pouvait continuer son œuvre ». Cette CE se propose de maintenir l’œuvre sur une forme avant tout de groupe de réflexion « sur le terrain purement économique ».
La CE du CSR de la Seine définit l’objectif du CSR départemental désormais constitué uniquement d’individus : « groupements d’étude, d’éducation, de propagande et de vigilance syndicalistes », « diffusion permanente de la pensée syndicaliste ».
Il est précisé que les CSR agiront « sans empiétement sur les attributions normales des organismes statutaires ». Les CSR constitueront pour la « CGT Révolutionnaire » ses « foyers d’étude et d’investigation philosophiques et économiques », ils s’occuperont de « la partie éducative si négligée jusqu’à ce jour ». La CE fait appel aux syndicats anciennement adhérents pour qu’ils constituent en leur sein des « comités syndicaux avec les éléments disposés à le faire ». Il fait également appel « aux anciens membres des noyaux minoritaires pour qu’ils continuent à travailler sous le même aspect organique, mais conformément aux directives nouvelles ».
Dans son article paru dans La lutte des classes du 25 août 1922, Godonnèche établit une description relativement objective des CSR. La déliquescence du CC fait qu’aucun lien n’existe avec les noyaux toujours actifs en province. C’est d’ailleurs ce qui explique la proposition soutenue par les anarcho-syndicalistes de soutenir la dissolution des CSR. Au congrès confédéral de Saint Etienne de la CGT-Unitaire en 1922, ils ont subi une large défaite. Ils désirent désormais créer une nouvelle tendance oppositionnelle, clairement hostile à la nouvelle direction « communiste » : le Comité de Défense syndicaliste, acquis à l’anarcho-syndicalisme et, qui doit donc nécessairement passer par la dissolution des CSR qui demeurent une tendance unitaire. Cette proposition va être combattue par de nombreux noyaux parisiens et par Godonnèche mais, à cette date, les militants sont pris par des tâches qui leur apparaissent à tort comme plus fondamentales. Ce sera la principale raison de la disparition des CSR.
En conclusion, nous pouvons dire que les CSR se trouvent placés en situation de crise finale. La lecture de la VO démontre une activité nettement déclinante des CSR locaux et départementaux. Leurs militants sont occupés à construire les UL et UD CGTU et à essayer de gagner à eux les syndicats hésitants. Dans chaque organisation, il faut éviter que la scission ne se transforme en crise durable, voire en disparition pure et simple. La reconstruction urgente d’un appareil amène les militants les plus influents à laisser de côté les réflexions révolutionnaires. L’espace est donc laissé vacant aux militants anarcho-syndicalistes sans envergure puis au PC.
Cet abandon des CSR ne tient pas seulement à un manque de temps. Il démontre également les limites politiques des militants qui vont créer la CGTU. Débarrassée des « réformistes », cette confédération apparaît désormais comme l’outil révolutionnaire par essence. Cela démontre que le débat sur l’adhésion de syndicats aux CSR n’a pas été porté à son terme. La majorité des militants confond encore organisation de masse et organisation révolutionnaire. Mais dans le reflux ouvrier des années 1920, cette distinction va apparaître au grand jour. Ainsi, l’apparition de la tendance anarcho-syndicaliste est la démonstration du fait qu’une confédération qualifiée de « révolutionnaire » ne regroupe pas en son sein que des militants révolutionnaires, surtout si elle se veut être une organisation de masse.
De plus, les militants les plus conscients subissent un choc moral car eux seuls comprennent la signification politique de la scission. La CGTU et l’Internationale syndicale rouge servent de pôle de ralliement mais l’unité organique est de plus en plus fragile. Les anarcho-syndicalistes y intensifient leur politique de clivage idéologique. L’appareil bolchévique y exerce désormais une propagande permanente pour impulser la création de « noyaux communistes ». Cette atmosphère de division va favoriser le développement de logiques opportunistes et carriéristes. La tendance SR, disparue, est désormais incapable de redonner une dynamique collective aux militants. Les militants ne disposent plus de lieux où réfléchir collectivement et élaborer une stratégie révolutionnaire.
» Le Socialisme n’est matériellement
possible qu’avec des organisations
de masse structurées au niveau
professionnel et interprofessionnel. «
Le terrain est désormais libre pour les organisations philosophiques. Elles se présentent comme une alternative à la division du mouvement ouvrier. Certaines se proposent de gérer à la place des travailleurs, les autres se limitent à coordonner la contestation sociale. Elles produisent des militants qui s’enferment dans une fonction de tribuns qui décident et gèrent à la place des syndiqués. Mais aucune n’est en capacité de répondre aux nécessités matérielles du Socialisme : avec quel outil la classe va-t-elle pouvoir gérer la nouvelle société ? Car le Socialisme n’est matériellement possible qu’avec des organisations de masse structurées au niveau professionnel et interprofessionnel. Ces organisations de masse doivent aussi avoir été éduquées par un outil de formation, une tendance interne.
Les CSR avaient proposé un schéma cohérent. Ce schéma avait permis d’unifier tous les militants révolutionnaires de la classe dans une seule organisation. Mais cette initiative a été lancée trop tardivement, dans la précipitation.
Le mouvement syndical est paralysé par l’absence de perspectives stratégiques anticapitalistes. Presque trente années de reculs et de défaites ont fini par créer des réflexes de replis défensifs systématiques. On défend des acquis, on passe momentanément à l’attaque lorsque la situation devient invivable dans un domaine précis (salaires, conditions de travail, CPE,…), on multiplie les discours contestataires mais au final on s’enferme dans la défaite, dans la gestion du reflux syndical. Le groupe des militants de classe est alors totalement déboussolé, incapable de s’opposer vraiment aux dérives institutionnelles des appareils syndicaux bureaucratisés. Ce climat a aussi un effet alarmant sur le niveau de formation politique des militants syndicalistes, y compris ceux qui se réclament d’un syndicalisme de masse.
Cette culture de la défaite, parfaitement intégrée, produit deux orientations:
- La première consiste à s’enfermer dans différentes formes d’anarcho-syndicalisme. On accole une étiquette philosophique à son organisation syndicale (« altermondialiste », « libertaire », « marxiste »). Mais on évite systématiquement en réunion ou en congrès de débattre de ces références politiques. Cette orientation conteste le capitalisme mais sans préparer sa destruction et son dépassement.
La seconde consiste à retirer au syndicat toute perspective politique en recherchant dans le « champ politique » un « débouché politique ». En termes concrets, cela veut dire s’engager dans la conquête d’institutions. C’est le vieux schéma social-démocrate qui fait croire qu’il existerait un domaine « politique » et un domaine « économique » ou « social ». C’est oublier que le système capitaliste est global comme tout système et que le communisme ne pourra se construire lui aussi que globalement.
Au final ces deux orientations se rejoignent dans le fait que le mouvement syndical demeure sans boussole. Il est donc déterminant de redéfinir la stratégie syndicaliste-révolutionnaire (SR) et combattre dans le domaine théorique cette décomposition stratégique du syndicalisme. Car sans programme révolutionnaire cohérent, dans la pratique syndicale quotidienne nous ne savons plus utiliser les outils à notre disposition. Nous les utilisons sans mode d’emploi, sans plan d’ensemble et le résultat de l’action est totalement bancal. Cela est d’autant plus tragique qu’en France le mouvement syndical dispose encore des outils qui lui permettent de devenir immédiatement une alternative politique globale et véritablement révolutionnaire.
L’existence de ces outils n’est pas un hasard. Nous organisations de classe sont l’héritage du SR autrefois hégémonique au sein du mouvement ouvrier. Ces outils ses sont maintenus car ils correspondaient aux besoins des travailleurs.
Syndicalisme et parti
L’apparition du SR a été une réponse à l’impasse social-démocrate. Alors que les sociaux-démocrates pensent que c’est au parti de prendre le pouvoir et de gérer la société, les SR estiment que le communisme ne peut exister que si c’est la classe ouvrière qui prend le pouvoir et qui gère la production des services et des objets nécessaires à la réponse aux besoins de la population. Or l’organisation des travailleurs c’est le syndicat de classe. Ce ne peut pas être le parti. Car la classe ouvrière, le prolétariat, n’existe pas dans un programme construit par un groupe restreint de travailleurs et d’intellectuels. L’existence du prolétariat c’est, en dehors de son existence définie par les rapports sociaux de production capitalistes, ses pratiques de lutte de classes qui se matérialisent dans des organisations ou structures de classes (syndicats et fédérations d’industrie, unions locales ou structures interprofessionnelles, confédération, organisations ou œuvres syndicales de sociabilité prolétarienne).
» Toutes les révolutions ont échoué
car le parti s’est substitué à la classe pour s’imposer rapidement comme une nouvelle classe dominante et exploiteuse. »
Le caractère de classe est d’abord et avant tout cette existence matérielle qui agit : ces structures et organisations. Sinon, si on pense que c’est le parti qui fait exister l’organisation de la classe, parti dont la définition la plus claire et la plus nette vient de la tradition léniniste « le parti c’est son programme », alors on ne se place plus sur le terrain du matérialisme mais sur celui de l’idéalisme.
Lors de la rédaction de la Charte d’Amiens, les SR ne rejettent pas l’existence des partis et autres groupes « philosophiques » qui peuvent assurer des activités de propagande anti-capitalistes. Mais la CGT affirme alors sa capacité à faire vivre sa propre stratégie anti-capitaliste :
1/ La CGT doit regrouper l’ensemble des travailleurs voulant lutter contre leur exploitation grâce à l’indépendance syndicale ;
2/ La révolution prendra la forme d’une grève générale dirigée par le prolétariat ;
3/ L’organisation syndicale sera la structure de gestion communiste.
Toutes les révolutions ont échoué car le parti s’est substitué à la classe pour s’imposer rapidement comme une nouvelle classe dominante et exploiteuse. Si le parti a pu se substituer au syndicat c’est que ce dernier ne disposait pas d’une organisation et d’une stratégie cohérentes. Pour dépasser l’impasse actuelle du mouvement ouvrier, il faut donc redéfinir la stratégie SR et rappeler l’utilité des différentes structures qui la font vivre.
Le syndicalisme d’industrie
Le processus de construction de la CGT en France s’inscrit dans la mise en place de fédérations d’industrie d’abord, de syndicats d’industrie ensuite. Rappelons qu’un syndicat d’industrie a pour objectif de regrouper l’ensemble des salariés d’une même branche professionnelle sur une zone géographique donnée (ville, bassin d’emploi), et cela quelque soit leur statut (apprentis, CDD, intérimaire, privé d’emploi, retraité, CDI). L’intérimaire travaillant dans une usine de l’agro-alimentaire ne fait pas partie de la branche professionnelle de l’intérim mais de celle de l’agro-alimentaire. Il doit donc être syndiqué dans un syndicat de cette branche, de sa ville ou zone d’emploi. Pareil pour le bâtiment, etc. Le SR a dominé la CGT en combattant les fédérations et syndicats de métiers pour leur substituer la logique d’industrie.
Le syndicalisme d’industrie s’inscrit dans une logique de renforcement du pouvoir de la classe. A un premier niveau, le syndicat d’industrie doit rassembler le plus largement possible afin d’éviter la mise en concurrence des salariés d’une même branche. Il unifie donc les travailleurs sur la base d’une même plate-forme revendicative. Le syndicalismes d’industrie a donc permis la mise en place des Conventions Collectives Nationales mais aussi des statuts et des mutuelles de branche.
La fonction du syndicalisme d’industrie ne s’arrête pas là. En regroupant les travailleurs de tous les statuts et de toutes entreprises, il doit élaborer une vision globale de la branche professionnelle pour se mettre en capacité de se substituer au patronat au moment du processus révolutionnaire et réorganiser la production sur une base anti-capitaliste permettant de construire le communisme.
L’absence de fédérations d’industrie dans le syndicalisme russe en 1917 et dans le syndicalisme espagnol en 1936, est la principale raison de l’échec de ces révolutions. Les travailleurs, dépourvus d’outils de gestion ouvrière, ont très vite perdu du terrain. Ils ont laissé leur pouvoir politique (liquidation de l’activité réelle des soviets en Russie, liquidation des structures de pouvoir ouvrier comme le comité des milices anti-fascistes en Espagne), ils ont abandonné la gestion et les centres de décision de la production à une bureaucratie d’Etat et à l’encadrement traditionnel sur les lieux de travail. Cette lacune est d’autant plus importante dans le cas des industries nationalisées comme c’est le cas de nombreux services publics. Une des conditions à la disparition de l’Etat capitaliste est que les fédérations d’industrie soient en capacité de gérer la Poste, les transports, les communications, l’éducation, la santé,…bref tous les services socialisés. Car toutes les expériences historiques le prouvent, y compris en France : la socialisation nécessite la nationalisation, c’est à dire l’expropriation de la propriété capitaliste de ces industries, mais c’est insuffisant. Car si on remplace des bureaucrates de l’Etat capitaliste par des bureaucrates repeints en rouge d’un Etat « ouvrier », ou « de gauche », on sait très bien que dans ce cas le pouvoir et la gestion ouvrières de ces industries ne seront que des slogans derrière les quels se cache une nouvelle classe exploiteuse.
» Toutes les activités dites « de l’Etat »
relèvent d’une gestion ouvrière par une fédération d’industrie comme la construction, l’énergie, le transport, l’agro-alimentaire, l’éducation, la sécurité-défense, etc. »
Il n’y a pas de séparation entre domaine « économique », propre au syndicat, et domaine « politique », propre aux partis, ceux-ci devant alors se charger de tout ce qui relèverait des « tâches de l’Etat » : éducation, sécurité, justice, impôts,… Toutes les activités dites « de l’Etat » relèvent d’une gestion ouvrière par une fédération d’industrie comme la construction, l’énergie, le transport, l’agro-alimentaire, l’éducation, la sécurité-défense, etc… Il n’y a aucune barrière entre « économique » et « politique » autre que celle que mettent en place ceux qui veulent avoir le pouvoir et la gestion réels de la société à la place des organisations des travailleurs, même si leur discours et leur sincérité n’est pas en cause. Mais les effets sont impitoyables.
La question du syndicalisme international est aussi liée à celle du syndicalisme d’industrie. Il existe de nombreuses organisations ou courants syndicaux qui se définissent comme révolutionnaires ou radicaux ou alternatifs,… Ils se rencontrent plus ou moins régulièrement dans des conférences internationales où aucune action concrète n’est décidée. Par contre, ces réunions ne sont pas avares de manifestes, de déclarations et d’autres textes au contenu radical et anti-capitaliste. Pourquoi cette stérilité pratique ? Cela ne tient pas à la taille réduite de ces organisations et courants. A elle seules elles sont en principe capables de faire bien plus que les regroupements internationaux du syndicalisme bureaucratisé et pro-patronal comme la CES et la CSI. Leur incapacité à déboucher sur une action syndicaliste internationale au contenu de classe tient à deux raisons. La première, que nous n’aborderons pas ici est que la plupart des ces organisations ou courants sont sectaires et sont plus basés sur l’action idéologiques et philosophiques que sur l’action syndicaliste réelle.
La seconde c’est que ces organisations et courants n’ont pas complètement ou pas du tout pour la majorité intégrer la stratégie SR de syndicalisme d’industrie. En effet, l’action syndicale internationale de classe doit être d’abord et avant tout basée sur une action internationaliste concrète de lutte contre le capital. Par conséquent il n’y a qu’une activité réelle, structurée, pensée, de syndicats et de fédérations d’industrie qui puisse être efficace sur ce terrain. C’est le seul moyen pour pouvoir mener de vraies campagnes syndicales internationales sur le terrain : lutter contre les pratiques des multinationales, lutter contre la politique d’immigration des pays capitalistes européens par exemple qui se traduit par des conditions particulières d’emploi de milliers de prolétaires immigrés dans certaines branches d’industrie bien précises,…
Les organisations de classe
La CGT a trouvé son aboutissement avec l’intégration de la Fédération Nationale des Bourses du Travail en 1902. Cette fusion amène des forces militantes à la Confédération mais surtout elle lui donne un véritable crédit qui permettra de formaliser son programme dans la Charte d’Amiens. Les syndicats peuvent désormais devenir les structures de la « réorganisation sociale » après la grève générale, c’est à dire la révolution.
Car la fonction des Bourses du Travail ( ainsi que les UL et les UD)ne se limite pas à concrétiser la lutte des classes au quotidien. La Bourse du Travail est en capacité de se substituer aux institutions bourgeoises comme la municipalité, le conseil général ou département, mais aussi surtout des services déconcentrés de l’Etat central, de réorganiser la production, la circulation et la répartition des services locaux et des produits matériels. Dans le processus révolutionnaire, les Bourses du Travail socialisent l’économie locale et assurent les liens à une échelle nationale avec la Confédération CGT. La Bourse du Travail (et toute structure interprofessionnelle à toute autre échelle) et la Confédération sont les seules structures capables d’assurer une socialisation réelle. Car sinon la gestion ouvrière des entreprises et des services dérive inévitablement vers une base locale (type dérive de gestion localiste du « soviet ») ou corporatiste car les structures de base des travailleurs voient leur liens interprofessionnels se distendre.
» La gestion communiste et fédéraliste
n’est possible que dans un cadre interprofessionnel, et donc, ne peut
pas naître d’une génération spontanée. »
Prenons l’exemple de la révolution russe. L’Etat « ouvrier » s’est construit à partir d’une pyramide de conseils ouvriers ou « soviets ». Or c’est une élite de parti, ensuite très vite une bureaucratie d’Etat, qui ont donné une cohésion aux multiples « soviets » locaux, qui ont permis la définition d’une orientation et de décisions à l’échelle de la Russie révolutionnaire. Pourquoi ? Parce que dans le chaudron du processus révolutionnaire, qui peut durer plus ou moins longtemps, le « soviet » ne permet pas de mettre en œuvre des pratiques vraiment interprofessionnelles, parce qu’il n’a pas d’histoire, il n’a pas de traces matérielles inscrites dans la culture ouvrière avant l’ouverture de la révolution. C’est donc une « proie » d’autant plus facile pour les partis et leurs avant-gardes éclairées qui se transformeront très vite en bureaucraties d’Etat ! Or la gestion communiste et fédéraliste n’est possible que dans un cadre interprofessionnel, et donc, ne peut pas naître d’une génération spontanée. L’absence de ce cadre en Russie en 1917, en Espagne en 1936, a provoqué une vaste désorganisation (un des arguments du parti bolchévik était que de nombreux comités d’usine fonctionnaient comme des structures corporatistes du type « la mine aux mineurs ») dont profitèrent alors les partis et leur cohortes de gestionnaires pour s’emparer du pouvoir au nom bien sûr de l’urgence et de l’efficacité (la situation de guerre étant l’argument de circonstance).
La sociabilité ouvrière
La classe se dote d’une culture à partir de pratiques de vie sociale, dans les entreprises mais aussi dans ses quartiers. L’un ne va d’ailleurs pas sans l’autre. Comment peut-on soutenir que ce qui se passe à l’usine serait du ressort du syndicat et ce qui se passe dans le quartier et la cité (logement, loisirs,…) serait du ressort du parti, alors que dans le même temps on affirme, fort justement, que tout ce qui existe est le produit de l’activité productive des hommes et des femmes ? On ne peut séparer vie professionnelle et vie privée, chaque prolétaire s’en rend compte tous les jours, comme on ne peut séparer « domaine économique » et « domaine politique ».
» Tout ce qui existe est le produit de l’activité productive des hommes et des femmes. »
Il est devenu classique de dire dans les courants politiques révolutionnaires que la culture dominante est la culture de la classe dominante. Mais alors c’est bien qu’il existe une culture de la classe dominée qui ne se réduit pas à celle de la classe dominante. Or le propre de la tradition marxiste et des courants qui en découlent historiquement (courants social-démocrate puis léniniste) a toujours été de négliger cette question, pourtant fondamentale dans une stratégie révolutionnaire de classe. La raison fondamentale de cela est simple : ces courants fonctionnent essentiellement à l’idéologie parce qu’ils ont toujours été dirigés par une couche sociale particulière, celle des intellectuels et des cadres de l’organisation capitaliste. Des expériences passées pourraient faire douter de cela.
Le PC et la culture ouvrière
Mais prenons comme exemple le cas du parti communiste en France. L’implantation réelle de ce parti dans la classe ouvrière n’a été possible que parce qu’il est né non pas de la social-démocratie SFIO mais du SR. Il est donc né et a vécu pendant plusieurs décennies sur la base d’une culture ouvrière ancrée et matérialisée dans et par des organisations de classe créées par le SR en France. Le parti communiste a su faire vivre des structures de vie sociale ouvrière dans les quartiers. C’est ce qui a fait sa véritable force, il a épousé cette culture ouvrière, c’est elle qui l’a nourri. A contrario, on comprend alors pourquoi les organisations d’extrême gauche (trotskistes, maoïstes, anarchistes,…) n’ont jamais réussi à s’implanter réellement dans le prolétariat, malgré le passage de dizaines de milliers de jeunes gens dans leurs rangs.
Cela ne tient fondamentalement ni à leurs discours (qui ont évolués vers un langage parfaitement compréhensible pour le commun des prolétaires), ni à leurs divisions infinies, mais tout simplement à leur stratégie politique laissant de côté les structures de la culture ouvrière, accessibles uniquement à partir des organisations de classe : syndicats d’industrie et surtout unions locales. L’envoi de milliers de jeunes étudiants révolutionnaires parfaitement sincères dans les usines ne pouvait rien changer et n’a rien changé. Bien sûr, ces militants ont subi le sectarisme du parti communiste qui détenait l’ensemble des postes de l’appareil y compris au niveau local : impossibilité ou presque de devenir animateur d’une structure syndicale de base, le contrôle de l’activité syndicale par l’organisation du parti était très forte.
L’extrême gauche, la gauche syndicale et la culture ouvrière
Mais quand tout cela a disparu, ce qui a mis plusieurs années, dans la situation actuelle où le parti communiste est dans l’impossibilité d’exercer ce contrôle sur la CGT, les organisations d’extrême gauche n’ont pas pour autant changé leur stratégie. Leurs militants sont soit en dehors des organisations de classe (pas de militantisme interprofessionnel par exemple) en choisissant un syndicalisme « radicalisé » type Solidaires ou un syndicalisme très corporatiste garantissant des détachements de permanents pour faire vivre l’appareil de leur parti comme à la FSU, soit pour ceux qui militent à la CGT ils ne le font pas dans le cadre d’une stratégie de forger et d’utiliser les outils de la classe qui leur permettrait de s’y implanter réellement.
Le fait que certains de leurs militants ont une pratique syndicale interprofessionnelle ne change pas la donne : ils sont et restent minoritaires parce qu’ils ne mènent pas le combat pour une autre stratégie de leur parti, parce qu’ils militent à la CGT avec la même stratégie que leur parti. Une autre preuve est que ces organisations ont eu de nombreux militants à la CFDT pendant les années d’avant le recentrage. L’appareil CFDT a fait le ménage dans les unions locales.
» On comprend alors pourquoi les organisations d’extrême gauche n’ont jamais réussi à s’implanter réellement dans le prolétariat. »
La stratégie de ces organisations n’a pas été de mener un combat acharné pour les défendre mais de tenter de garder des « positions » dans l’appareil syndical. Elles ont ainsi « lâché » les militants syndicalistes de la CFDT qui avaient des pratiques syndicales de classe. De plus, cela n’a en rien servi de leçon. Ces partis d’extrême gauche, dans une situation d’échec de répression de leurs militants par la bureaucratie syndicale, n’ont pas « capitalisé » cette expérience, en tentant d’avoir une autre stratégie même à une échelle très réduite, ou en tentant de l’appliquer dans une autre organisation syndicale, dans l’attente de jours meilleurs qui sont arrivés avec l’effondrement du contrôle serré du parti communiste sur la CGT.
Lorsque ces militants ont fait le choix de construire des organisations SUD, la grande majorité d’entre eux n’ont pas mis au centre de leur stratégie la construction d’une confédération de classe, avec ses structures nécessaires d’où pouvaient alors découler des organisations matérialisant une culture ouvrière. Le résultat a été net : la dérive très rapide vers un syndicalisme « radical » mais sans pratiques de classe à l’échelle de Solidaires dans son ensemble, une grande difficulté à les faire vivre pour les syndicats qui le voulaient, et puis la dérive corporatiste s’est encore accentuée. Au bout c’est la panne stratégique.
Mais le parti communiste, comme d’ailleurs des partis social-démocrates dans certains pays (Angleterre, Allemagne,…) qui étaient d’authentiques partis ouvriers dans le sens sociologique (très large majorité ouvrière parmi leurs adhérents contrairement au cas français), s’il est né du SR, était léniniste, puis stalinien et enfin réformiste. Sa stratégie n’a jamais été de construire ces structures de la culture ouvrière dans le cadre d’une stratégie révolutionnaire, sauf pendant une courte période de la première partie de son histoire.
Autonomie culturelle ouvrière et conscience de classe
Ainsi une classe sociale dominée ne peut se libérer que si elle se dote d’abord d’une perspective politique, c’est à dire de pratiques sociales et de luttes qui posent à tout moment, au moins potentiellement, la question du pouvoir. Cette perspective politique dépend donc du développement de la conscience d’être une classe sociale. Il faut donc briser les obstacles dressés par la bourgeoisie sur ce chemin, obstacles qui visent à nous faire croire que nous serions des « citoyens » appartenant à une même communauté nationale, dotés d’une même culture.
Il est donc primordial de défendre une autonomie prolétarienne culturelle. Nous devons produire et entretenir nos propres valeurs culturelles (entre aide, internationalisme, antiracisme, socialisation, réponse aux besoins sans passer par l’échange marchand,…) et rejeter celles de l’adversaire qui n’ont pour objectifs que de nous diviser, de nous transformer en citoyens consommateurs et producteurs de plus-value. Le combat contre la culture bourgeoise passe avant tout par la création de nos propres espaces de sociabilité.
» Le combat contre la culture bourgeoise passe avant tout par la création de
nos propres espaces de sociabilité. »
La CGT était investie dans l’éducation et la formation, dans le théâtre ouvrier, l’éducation musicale, le sport ouvrier,… elle permettait à des millions de prolétaires de se retrouver entre eux afin de créer immédiatement une vie sociale. Bien entendu la vie sociale du prolétaire n’est pas que cela, elle est aussi modelée par la culture bourgeoise et marchande. Mais il nous faut retrouver cette dynamique en combattant les logiques de consommation qui font de nous des assistés et des dominés.
D’autre part, il est primordial de comprendre que cette culture ouvrière, qui n’existe pas « en l’air », qui existe dans les pratiques sociales c’est à dire dans des organisations, doit impérativement être liée aux organisations de luttes de la classe : syndicats d’industrie et unions locales. Pourquoi ? Parce que sinon le résultat est inverse de celui que l’on vise. On ne crée pas des organisations prolétariennes, mais des associations dominées par la couche de l’encadrement « militant » du capitalisme, réseau d’associations de luttes à thèmes multiples et divers qui ont fleuri par exemple depuis le milieu des années 1980, mais totalement déconnectées du syndicalisme, donc de l’organisation de classe .
L’organisation révolutionnaire
Une organisation révolutionnaire combat au quotidien pour la révolution. Une confédération peut, contrairement à ce que pensent les courants marxistes, développer et soutenir une orientation révolutionnaire tout en devant rassembler tous les travailleurs qui veulent se battre contre leur patron sans tenir compte de leur niveau de conscience. C’était le cas de la CGT avant 1914, comme celui de la CGT-U au début des années 1920. Ce qui veut dire que dans un syndicat certains adhérents sont réformistes ou même sans position définie par rapport au capitalisme. C’est donc progressivement qu’une confédération peut se doter d’u programme et d’une pratique révolutionnaires intégrées et pratiquées par une majorité d’adhérents.
Dans l’immédiat, un syndicat ou une confédération ne peuvent être le lieu où s’élabore une réflexion et une pratique révolutionnaires abouties. C’est donc entre eux que les révolutionnaires doivent clarifier leurs analyses et réfléchir à leurs pratiques.
L’objectif d’une organisation révolutionnaire ne consiste pas à prendre la direction des organisations syndicales à travers des manœuvres d’appareil car cela reproduirait le schéma de la bourgeoisie, à imposer des directives aux syndiqués. Au contraire, une organisation révolutionnaire doit avoir comme priorité et finalité le renforcement du niveau de formation et de réflexion au sein des organisations syndicales, de mener la bataille théoriques contre les sensibilités réformistes mais aussi de s’opposer à toute forme de bureaucratisation.
» L’objectif d’une organisation révolutionnaire ne consiste pas à prendre la direction des organisations syndicales à travers des manœuvres d’appareil. »
C’est pourquoi un militant révolutionnaire est nécessairement organisé dans une structure révolutionnaire. Sinon il se ferait croire à lui-même qu’il peut à lui tout seul maîtriser l’expérience du mouvement ouvrier et impulser par sa seule parole une dynamique sociale. C’est là un schéma idéaliste propre à la culture bourgeoise qui occulte la lutte des classes. Les syndicalistes sont organisés dans des syndicats, les révolutionnaires sont organisés en plus dans des organisations révolutionnaires.
L’organisation révolutionnaire doit prendre la forme d’un courant (ou tendance) syndical. C’est le seul type de structure qui peut vivre au sein même de la classe et ne regrouper que des prolétaires. Ce n’est pas une fraction, c’est au contraire une tendance qui agit publiquement comme force de propositions, comme structure collective capable en cas de batailles de proposer collectivement une perspective unifiée dont les syndicats pourront s’emparer après débat. Ces tendances, ces courants ou ces sensibilités ont toujours existé dans la CGT et le fonctionnement démocratique de la confédération doit permettre à ces sensibilités de s’exprimer tout en laissant les syndicats comme seules structures de décision.
Détruire l’Etat bourgeois
Une des conditions de la victoire est celle de la destruction définitive de l’Etat bourgeois, de ses appareils, qu’ils soient ceux de la justice, de la violence (police, armée),… C’est là un premier terrain d’affrontement. L’Etat capitaliste ne disparaît pas de lui-même. Tant qu’il en reste une seule pierre, les rapports sociaux existants, qui ne peuvent changer complètement du jour au lendemain du fait de siècles d’exploitation (il n’y a que les idéalistes intellectuels qui peuvent croire le contraire), restent malheureusement un cadre pour sa reconstruction. Il faut aussi compter sur les capacités réelles de la bourgeoisie, qui dispose d’une vraie conscience de classe et de représentants politiques, et qui est à l’affût de toute possibilité de reconstruction de son Etat.
Le cas d’école en Europe aura été la déroute de la CNT en Catalogne en juillet 1936 face à l’appareil d’Etat républicain. La lutte entre l’Etat bourgeois et les organisations de classe du prolétariat est une lutte à mort. Dans une situation révolutionnaire, l’occasion de détruire jusqu’à la racine les appareils de l’Etat bourgeois ne doit jamais être manquée. Sinon, c’est lui qui ressortira vainqueur de la lutte. Cette idée nous différencie des réformistes. Cette conception révolutionnaire de la nature de l’Etat bourgeois est fondamentale.
» L’Etat capitaliste ne disparaît pas de lui-même. »
L’Etat bourgeois est le cœur du capitalisme, il condense l’ensemble des rapports sociaux de production capitalistes. Le capitalisme comme système stable de production ne peut pas exister sans Etat bourgeois. La grève générale doit permettre la paralysie de ses appareils, paralysie sur laquelle le prolétariat construit son pouvoir à lui, à partir de ses organisations de classe. Ce qui veut dire que l’Etat bourgeois ne peut pas être détruit par grignotage d’une action à l’intérieur de ses appareils et de la société. A un moment donné, qui peut durer plus ou moins longtemps, mais cette période reste de court terme, la crise du pouvoir doit se résoudre : ou victoire du prolétariat sur l’Etat bourgeois ou défaite du prolétariat.
On peut donner l’image de la guerre de mouvement à ce terrain d’affrontement, lutte sur la courte durée, de quelques mois à plusieurs années, pas plus, car une situation révolutionnaire ne dure pas éternellement.
Les temps de la lutte des classes
Le prolétariat ne peut espérer renverser définitivement la domination de classe sans être devenu au préalable une classe dominante au niveau idéologique. Pour cela, il doit avoir acquis une confiance en lui à travers un programme mûrement élaboré mais aussi en montrant à d’autres classes sociales sa capacité et sa légitimité à prendre le pouvoir.
Cette capacité et cette légitimité, il les construit selon deux rythmes de temps différents. Il y a celui du temps court et ramassé, intense, de la situation révolutionnaire. On a dit que cela ressemblait à une guerre de mouvement, on pourrait dire aussi une course poursuite avec la bourgeoisie.
Mais le prolétariat construit cette capacité et cette légitimité surtout sur le temps long, relativement apaisé, des situations non révolutionnaires, y compris de reflux après des défaites sanglantes. C’est là qu’il prépare sa nouvelle offensive qu’il souhaite victorieuse. La tradition politique marxiste puis léniniste s’arrête là. Ce temps long n’est vu que comme une préparation à la guerre de mouvement, celle de l’assaut de l’Etat bourgeois. Le léninisme veut être une analyse fine de la situation politique concrète du rapport des forces : savoir quoi faire à quel moment, savoir si on est en position de recul, de faiblesse, de reconstruction, de remontée de la vague prolétarienne, etc… en vue de l’affrontement insurrectionnel contre l’Etat bourgeois.
En cela il se différencie des stratégies de type blanquiste où on tente l’insurrection à tout moment, sans tenir compte du rapport de forces. Mais le léninisme, s’il tient compte du temps long et relativement apaisé de ces périodes de la lutte de classes, ne le considère pas comme stratégique dans la construction du communisme une fois l’Etat bourgeois détruit. C’est pour lui un temps de reconstruction, mais en priorité celui du parti, pas celui des organisations de classe. Ce qui est cohérent avec sa théorie du parti avant-garde et seul outil capable d’amener le prolétariat à la victoire sur la bourgeoisie. Ce qui est conforme avec son orientation différente d’avec celle du SR qui se base elle sur l’autonomie ouvrière.
C’est là toute sa différence avec le SR. A la limite, les courants se revendiquant de Lénine considèrent que le prolétariat peut construire le communisme et donc s’affronter victorieusement au phénomène de bureaucratisation, de reconstruction d’un Etat oppresseur, de mise en place de rapports sociaux d’exploitation même après la période révolutionnaire victorieuse, sans aucune nécessité préalable d’acquisition de capacités de gestion développées pendant des années en période relativement calme à partir des organisations de classe.
» La lutte politique n’est pas qu’une affaire
de destruction de l’Etat bourgeois. »
Le prolétariat serait doté d’une capacité d’acquisition quasi spontanée pour gérer toute la société. On retrouve ce mythe, qui a formé plusieurs générations de jeunes révolutionnaires de ces organisations politiques d’extrême-gauche, dans le livre de Lénine écrit peu avant octobre 1917, « L’Etat et la révolution » où la « simple ménagère » serait en capacité de gérer ce qui relève de l’appareil d’Etat, et cela spontanément. Voilà pour la théorie. Et puis quand celle-ci ne correspond pas à la réalité, comme justement en Russie à partir de 1917, on en viendra aux solutions dites incontournables, que l’on regrettera au début, comme la mise en place d’une bureaucratie d’Etat et de parti pour palier l’incapacité du prolétariat de gérer la société après que la bourgeoisie ait perdu le pouvoir.
Pour le SR, bien au contraire, cette période d’accalmie relative de la lutte des classes est fondamentale pour la construction du communisme. Celui-ci ne démarre pas après que la bourgeoisie ait perdu le pouvoir politique. Le communisme se construit tous les jours. Car la lutte politique n’est pas qu’une affaire de destruction de l’Etat bourgeois comme le pensent les léninistes. Toutes les expériences révolutionnaires du mouvement ouvrier à partir de la Russie de 1917 le prouvent. Construire sa capacité et sa légitimité à gérer et à exercer le pouvoir, construire un programme politique révolutionnaire cohérent, le prolétariat doit le faire au quotidien à travers ses organisations de classe, à travers ses pratiques sociales de vie. Sinon, il est condamné à être toujours soit exploité par la bourgeoisie, soit être mineur et exploité par une nouvelle bourgeoisie non moins féroce. En clair, il doit construire sa propre contre-société au sein même de la société capitaliste pour y développer une logique sociale communiste.
La contre-société ouvrière
Cette contre-société doit être organisée autour de la confédération syndicale qui constitue sa forteresse. Mais au sein de la confédération et autour d’elle, la classe doit vivre aussi dans d’autres organisations : culturelles (sports, éducation et formation et information, loisirs, presse, théâtre, musique,…), d’entraide (mutuelles, coopératives de production et de distribution, dispensaires de soins et de prévention de santé en lien avec l’activité de travail et donc les syndicats et les fédérations pour les risques professionnels, planning familiaux, associations de locataires et de consommateurs, bureaux de placement des chômeurs,…).
Cette contre-société a pour objectif de faire vivre notre culture de classe mais aussi de développer les capacités gestionnaires d’un maximum de travailleurs et de leurs enfants. Ces structures sont des embryons qui permettent à la classe de s’entraîner en vue de la gestion communiste, de développer et mettre en œuvre des pratiques et des rapports sociaux en dehors de la logique du capital. C’est là un autre terrain de l’affrontement prolétariat-bourgeoisie. Si on prend une image, on pourrait dire qu’il s’agit d’une guerre de position.
» A chaque fois que nous occupons un espace de terrain socialisé, c’est le capitalisme qui perd une partie de sa puissance de contrôle sur nos vies. »
Mais précisons tout de suite un point. Ce second terrain d’affrontement, cette stratégie de construction d’une contre-société, peut très bien être approuvée par des courants réformistes, comme cela a été le cas dans la CGT avant 1914. C’est là un point qui permet de faire vivre l’unité dans une confédération d’orientation majoritairement SR. Mais là où le SR et le réformisme divergent, c’est que le SR considère que la stratégie de construction d’une contre-société prolétarienne n’est pas dissociable de celle qui doit être au premier plan en situation révolutionnaire : détruire l’Etat bourgeois. Et c’est là que le réformisme n’est plus d’accord. Car il considère que l’existence de l’Etat bourgeois n’est pas un problème, que y compris la contre-société prolétarienne peut s’en accommoder car elle réussira à détruire à petit feu la société bourgeoise. Il s’agit là d’un point de tension pour le SR, d’une question déterminante. Si on ne tient pas en même temps dans un tout cohérent les deux stratégies, une prépondérante pour les temps relativement paisibles de la lutte des classes, une autre prépondérante en situation révolutionnaire, alors on penche soit vers le réformisme soit vers le léninisme. Dans les deux cas, c’est le prolétariat perd.
Cette contre-société ne se construit pas de manière isolée. Elle se construit face au capitalisme en lui portant des coups.
A chaque fois que nous occupons un espace de terrain socialisé, c’est le capitalisme qui perd une partie de sa puissance de contrôle sur nos vies. Il s’agit donc de porter des coups à l’ennemi en s’attaquant aussi à ses capacités financières. Le mouvement syndical doit se battre afin d’obtenir des subventions de l’Etat, des collectivités territoriales et des entreprises afin de financer ses propres structures de sociabilité. Il ne s’agit pas de quémander une subvention en échange de notre complaisance. C’est par la mobilisation des travailleurs que nous devons arracher des cotisations sociales et des financements. Et à chaque fois que nos activités regrouperont un nombre plus important de membres, plus nous serons en capacité de justifier et de conquérir de nouveaux financements.
Ces batailles doivent être menées avec les salariés de l’Etat, des collectivités territoriales et des associations institutionnelles en leur faisant prendre conscience que leur intérêt serait d’intégrer les coopératives syndicales gérées sur une base communiste. Cela fragiliserait d’autant la légitimité de ces institutions capitalistes.
Nos structures socialisées doivent être intégrées au maximum dans le mouvement syndical afin d’éviter des dérives corporatistes et institutionnelles. Les associations et les mutuelles ont été instrumentalisées par la bourgeoisie afin de diviser les services publics et individualiser la gestion des travailleurs de ces professions : éducateurs, enseignants, animateurs, assistantes sociales, travailleurs de l’insertion et de l’emploi, aides à la personne,… Notre objectif est de reprendre le projet de la sécurité Sociale de la CGT en l’élargissant à d’autres secteurs : un service public géré par les travailleurs à travers leurs syndicats.
» La stratégie de construction d’une contre-société prolétarienne n’est pas dissociable de celle qui doit être au premier plan en situation révolutionnaire : détruire l’Etat bourgeois. »
Dans le même temps, cette stratégie de construction d’une contre-société comme préparation du prolétariat, pendant ce temps long de la lutte des classes, à la période tout à fait nouvelle qui le verra en position de classe dominante et donc de gestion et de pouvoir sur toute la société, doit garder constamment à l’esprit que cette contre-société ne vie pas en autarcie face au capitalisme. Car alors on se préparerait une sacrée gueule de bois ! Celle d’une dérive vers un réformisme bien réel mais camouflé dans un langage révolutionnaire, justifiant dans les faits tout le contraire de ce que l’on dit. Il ne faut jamais oublier que le capitalisme irrigue tous les rapports sociaux.
Pourquoi ? Parce qu’il a besoin de tous les rapports sociaux au service de la reproduction du rapport capitaliste. La contre-société prolétarienne est donc en combat sur tous ces terrains (même si elle ne porte pas ses coups sur tous les fronts en même temps, ni avec la même intensité,… réservant la plupart de ses forces dans l’entreprise lieu central du rapport de production capitaliste). Et par conséquent elle est en danger sur tous ces terrains aussi. Car une coopérative de distribution comme de production, une mutuelle, … par exemple ne sont pas en dehors du cycle de la reproduction du capital. Dans toute organisation de classe, quelque soit l’activité, syndicale ou non, le rapport dirigeant/exécutant est présent. Il se combat tous les jours, mais c’est tous les jours qu’il revient, tout simplement parce que le prolétariat ne vit pas coupé des rapports sociaux capitalistes, il amène ses conséquences néfastes au sein même de ses organisations de classe.
Le mouvement ouvrier ne doit pas mener la lutte sur le terrain choisi par la bourgeoisie, celui des institutions. Ce terrain impose deux contradictions insurmontables pour une organisation anticapitaliste.
Institutions bourgeoises
La première est que ces institutions reposent sur la délégation de pouvoir. Leur cadre juridique ne permet pas un fonctionnement sur une base communiste, c’est à dire le mandatement. Les élus se comportent comme des patrons vis à vis des salariés des collectivités. Il en est de même avec les « administrés », les décisions sont prises à leur place. On peut multiplier les procédures de consultation mais en définitive c’est aux décideurs officiels que reviennent les décisions. On reproduit le schéma bourgeois avec des dirigeants et des exécutants. L’éducation politique éventuelle se fait dans le cadre du clientélisme et de la délégation de pouvoir. On peut toujours utiliser les assemblées institutionnelles comme des « tribunes révolutionnaires » comme le voudrait la tradition marxiste puis léniniste, où l’on contesterait le système.
» Le but du syndicalisme c’est que le
collectif travailleur soit celui qui agit et décide. »
Mais les travailleurs n’assistent que très peu à ces assemblées et cette activité tourne vite en rond sans la moindre efficacité. On pourrait dire que c’est le cas aussi dans les syndicats. C’est vrai que la participation de la majorité des syndiqués à l’activité de leur syndicat n’existe pas. Cela concerne une minorité. Mais il y a plus. Le but du syndicalisme c’est que le collectif travailleur soit celui qui agit et décide.
Dans les institutions bourgeoisies, même avec des élus « révolutionnaires », c’est impossible. L’élu est l’intermédiaire à qui on s‘adresse et qui prendra la décision suite à votre démarche. C’est là toute la différence entre l’action syndicale réelle et l’action politique de parti dans les institutions bourgeoises : l’action directe par les travailleurs eux-mêmes comme le disait la 1ère Internationale pour la première, l’action indirecte voire mutilée pour la seconde. Ce qui peut être obtenu par un harcèlement institutionnel est finalement contre-productif puisque la bataille n’a pas été gagnée par l’investissement et la prise en charge de la lutte par les travailleurs eux-mêmes.
Le front unique contre la collaboration de classes
La deuxième contradiction relève du domaine de la collaboration de classes. Pour être élu il faut tenir compte non seulement des classes sociales non prolétariennes dont il faut gagner le soutien mais aussi des alliances avec les organisations bourgeoises. Alors que le mouvement révolutionnaire s’est toujours basé sur la stratégie du Front Unique qui consiste à regrouper les organisations de classe sur la base de l’autonomie ouvrière et de la dynamique anticapitaliste. Mais la lutte électorale ne développe pas la même logique.
A certains moments, pour être élu ou pour garder un mandat, on va faire le compromis d’alliance avec une (ou des) organisation non prolétarienne. Depuis 1936 ce Front Unique a souvent été abandonné au profit de fronts populaires ou d’union de la gauche ou de gauche plurielle,… Ici on nie les démarcations de classe au nom d’une supposée unité idéologique des organisations de gauche. Au nom de l’unité on dilue les appartenances de classe et on accepte des compromissions dans le cadre du système capitaliste. Au bout, on brise la dynamique anticapitaliste et on s’intègre totalement dans le système.
Le contrôle ouvrier
Un autre danger menace le mouvement ouvrier : aller s’enfermer dans les institutions représentatives du personnel (IRP) ou paritaires. Le terrain du syndicalisme c’est la branche professionnelle (l’industrie) et l’interprofessionnel. Les délégations aux sein des IRP et paritaires doivent donc être un moyen d’aller porter un coup à l’ennemi mais pour que cela soit efficace et ne se transforme pas en défaite, il faut respecter quelques principes :
1/ Les délégués doivent être mandatés par les travailleurs afin d’éviter qu’ils ne se transforment en experts de la négociation. C’est la seule façon pour les travailleurs de s’emparer de la lutte et d’accroître leurs connaissances ;
2/ Le coup porté par la revendication et la lutte dans une entreprise doit être porté à un niveau supérieur dans une démarche de branche ou interprofessionnelle. C’est à dire que c’est l’organisation de classe qui mène la bataille et non pas un syndicat d’entreprise replié sur lui et sans force réelle. Il faut essayer d’isoler un patron et de le frapper collectivement sous plusieurs d’attaque afin de décupler la puissance de frappe. Par exemple un patron de la sous-traitance doit trouver face à lui les travailleurs de son entreprise mais aussi ceux de l’entreprise donneuse d’ordres, ceux de l’UL et ceux de la même branche professionnelle.
Autre exemple, celui d’une lutte menée dans une entreprise grâce à la mobilisation des salariés-consommateurs-usagers organisés par l’UL (boycott,…).
» Pour le SR, ce qui compte c’est
la situation à un moment donné,
le contexte, et la dynamique en action. »
Ce danger est constitutif du syndicalisme réformiste et institutionnalisé. C’est celui que la CGT a inauguré pendant la 1ère guerre mondiale. Par contre, à cette époque, et surtout après la fin de la guerre, la direction réformiste de la CGT justifiait cette institutionnalisation avec l’argument du contrôle ouvrier. Il s’agit ici d’un autre des points stratégiques du SR, mais qui peut, et l’histoire l’a amplement prouvé, être aussi un mot derrière lequel peut se cacher le réformisme le plus plat. D’un autre côté, existe la position anarcho-syndicaliste qui condamne par principe toute participation aux IRP.
Pour le SR, ce qui compte c’est la situation à un moment donné, le contexte, et la dynamique en action.
Prenons le cas des IRP comme le CE, les DP et le CHSCT. Dire comme le réformisme que ces IRP constituent le cadre de la lutte syndicale parce que c’est là que l’on peut négocier avec le patron et que l’on peut faire évoluer positivement la situation des salariés, c’est se tromper complètement. Mais dire, à l’inverse, que la participation à ces IRP amènera forcément le syndicat à la bureaucratisation, à son institutionnalisation et au réformisme, c’est se tromper tout autant. Et d’ailleurs ces deux positions dérivent d’une même vision statique de la société. Les IRP telles que nous les connaissons résultent d’un compromis à un moment donné de l’histoire de la lutte des classes. Les patrons n’ont pas un jour dit : « tient, ce serait bien que les ouvriers aient un CE ». Si CE et DP étaient automatiquement la voie royale pour obtenir un syndicalisme jaune, pourquoi donc encore autant de difficultés, de répression,… pour obtenir des élections dès le 1er tour ? Est-ce que le patron est enchanté d’avoir en face de lui des syndicats qui ont un minimum de droits de regard sur les comptes de l’entreprise ? Chaque jour démontre le contraire.
Il s’agit bien d’espaces de contrôle ouvrier, plus ou moins importants selon les entreprises, les branches,… Et le constat que l’on peut faire, c’est que l’institutionnalisation des élus CE et DP est certes favorisée par la nature de leur mandat, mais surtout par le manque d’activité syndicale de lutte sur le terrain, avec des élus eux-mêmes qui devraient être contrôlés et qui devraient être immergés dans un syndicalisme revendicatif. Alors seulement, ces élus ne seraient que des mandatés par les syndiqués et les travailleurs pour exercer un contrôle ouvrier. Alors ce contrôle devrait ensuite sortir de l’entreprise pour aller au niveau de la branche et au niveau interprofessionnel. Avec la conscience claire que par là on n’obtiendrait pas plus qu’une certaine limite, mais que cette « gymnastique » serait porteuse d’une dynamique anti-capitaliste réelle. Tout dépend de la vigueur de l’activité syndicale et de sa stratégie. Certains instances dites « paritaires » n’ont pare contre aucun intérêt dans une stratégie de contrôle ouvrier. Pas dans le sens où elle ne donneraient « aucun pouvoir de décision » et que d’autre oui, car dans le capitalisme toutes les IRP sont dépourvues d’un pouvoir réel de décision.
Prenons un exemple, celui de la sécurité sociale. Et c’est un exemple qui montre qu’il faut tenir compte des évolutions. Le mythe existe de croire qu’à son origine les syndicats géraient la sécurité sociale. Certes ils géraient des espaces de décisions dans la sécurité sociale. Mais fondamentalement, les décisions stratégiques comme les taux de cotisations sociales, les taux de prestations,… ont toujours été du ressort final de l’Etat, c’est à dire du représentant de l’intérêt général du patronat. Mais les syndicats étaient majoritaires dans les CA des caisses locales et ils étaient élus (jusqu’en 1967). Ces deux faits ont toujours été contestés par le patronat dont le modèle de partenariat social est celui de l’UNEDIC et des caisses de retraite complémentaire. Ces espaces de contrôle ouvrier dans la sécurité sociale, ce symbole de la « gestion ouvrière », le patronat les a toujours combattu aussi. C’est une des explications de la réforme de 1967, puis de 1996 et 2004.
Aujourd’hui il ne reste plus rien, ou si peu. Les CA, il n’y en a plus à l’assurance maladie. Et ceux de la CAF sont attaqués pour subir le même sort. Ainsi petit à petit, le patronat a réussi avec l’Etat a anéantir la moindre parcelle de contrôle ouvrier dans la sécurité sociale. Et par là il a anéanti toute idée ou presque d’une sécurité sociale comme conquête ouvrière. Elle est pour la très grande majorité des travailleurs un service public comme un autre. Si le patronat s’est acharné à le faire, ce n’est pas pour le plaisir. Si cet espace même dominé laissé aux syndicats dans la sécurité sociale devait produire automatiquement de l’institutionnalisation et de la jaunisse, pourquoi l’avoir supprimé ? Rappelons, même si cela est resté anecdotique, qu’en mai 1968, les UL CGT et CFDT ont mis les patrons dehors du CA de la caisse primaire : contestation pratique et immédiate de la réforme de 1967, mais surtout application immédiate du sens profond donné à la gestion ouvrière : celui d’avoir le pouvoir sur son salaire.
Mais aujourd’hui, quel intérêt de siéger dans ces instances où aucun moyen de contrôle n’est possible ? Si on pense le contraire comme l’anarcho-syndicalisme, alors on s’imagine qu’après la révolution, spontanément, tous les travailleurs vont être militants et engagés totalement jour et nuit pour la gestion de l’économie, que cela va durer éternellement ensuite. C’est rejoindre de fait la position léniniste qui dit en gros : « vous inquiétez pas, après la révolution, les travailleurs vont se mettre à gérer l’économie sans problème de connaissances préalables,… ».
On sait que c’est faux, que ce n’est pas possible. La lutte de classes n’est pas linéaire, elle subit des cycles, tous les travailleurs ne sont pas au même moment et pendant une durée suffisante mobilisés à fond. Et ils le seront d’autant moins qu’ils n’auront pas été préparés avant la révolution à un effort continu et laborieux. Car qu’est-ce qui garantit que des syndicats en position de gestion de l’économie ne vont pas s’institutionnaliser ? On a eu l’expérience des soviets en Russie. Est-ce que durant la guerre civile en Espagne, dans les entreprises socialisées par les syndicats CNT tous les travailleurs participaient à la gestion ? Est-ce que ces syndicats n’ont pas développé des tendances à la bureaucratisation et à l’institutionnalisation ? Dans le cas où les syndicats gèrent, il y a bien des travailleurs mandatés. Rien ne garantit que cette position particulière par rapport à la masse des travailleurs ne sera pas l’origine d’une bureaucratisation. Aucun système n’est infaillible. Il faut connaître les limites de chacun d’eux pour mener la lutte quotidienne contre ce phénomène. Sinon, on en renvient à cacher derrière un discours radical des pratiques que l’on condamne officiellement, à créer des mythes comme il s’en est créé beaucoup durant et après la guerre civile espagnole.
On ne fera pas la révolution avec les IRP, mais au-delà de la protection toute relative de l’activité syndicale d’un point de vue juridique qu’elles permettent, elles doivent être utilisées dans le cadre d’une stratégie de contrôle ouvrier : connaître leurs limites, mais utiliser leur potentiel. Pour cela, les militants SR doivent se battre pour qu’elles soient placées dans le cadre d’une autre stratégie qu’elles ne le sont aujourd’hui trop souvent, et que la formation des élus dans les IRP ait un contenu très politique, basé sur cette stratégie de contrôle ouvrier qui permet de lutter au quotidien (dans ce cas les IRP sont un outil, rien de plus, et pas le plus important) et surtout d’alimenter le débat dans le syndicats et avec les travailleurs sur le projet de gestion ouvrière de la société et de l’économie.
Nous proposons régulièrement des cycles de formation pour nos militants et sympathisants.
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Fiches de formation CSR
Fiche 1: Les Bourses du travail
Fiche 2: Le syndicalisme d’industrie
Fiche 3: Le contrôle ouvrier
Fiche 4: Le Front Unique
Fiche 5: La Gauche
Fiche 6: L’organisation révolutionnaire
Fiche 7: La Grève Générale
Fiche 8: Les courants syndicaux
Fiche 9: Les outils révolutionnaires
Consulter nos fiches de formation
Etudes sur le Syndicalisme Révolutionnaire
Approches intellectuelles et historiques
– Julliard Jacques. « La charte d’Amiens, cent ans après. Texte, contexte, interprétations ».
– Gianinazzi Willy, » Le syndicalisme révolutionnaire en Italie (1904-1925) « .
– Lindenberg Daniel. « Le mythe de la charte d’Amiens ».
– Gervasoni Marco. « L’invention du syndicalisme révolutionnaire en France (1903-1907) ».
– Chatriot Alain. « Maxime Leroy, la réforme par le syndicalisme ».
– Thorpe Wayne, » Essor et déclin du syndicalisme révolutionnaire « .
Clarification des CSR pour un débat constructif et fraternel sur la réunification syndicale, le rôle d’une tendance syndicale, ainsi que sur le projet syndicaliste révolutionnaire. Nous allons essayer de dissiper des malentendus portés sur les CSR. En effet des camarades syndicalistes issus notamment des syndicats dits « alternatifs » (SUD, CNT, etc.) prétendent que les CSR ont une orientation exclusivement portée dans et vers la CGT.
Lire également notre dossier dans Syndicaliste ! N°40
Tout d’abord, il est bon de rappeler que depuis notre (re-)création, les CSR affichent la volonté de regrouper tous les militant-e-s syndicalistes honnêtes reconnaissant leurs propres responsabilités dans la situation de crise du syndicalisme en menant la bataille des idées, relancer la réflexion, au sein des instances syndicales pour ne pas se satisfaire des faiblesses actuelles du syndicalisme. Renouer avec les pratiques syndicalistes de classe et syndicalistes révolutionnaires. Et aujourd’hui ?
Rien n’a changé ! Au contraire, nous persévérons. Nous affichons et assumons toujours l’objectif de regrouper les syndicalistes quel que soit leur appartenance (CGT, SUD, FSU, CNT, syndicats oppositionnels FO, CFDT, etc.) voulant développer :
– les outils de solidarité interprofessionnelle telles les Bourses du Travail de la CGT au début du 20ème siècle.
– de réorganiser les syndicats d’entreprises en véritables syndicats d’industrie selon le modèle historique du syndicalisme de classe.
– de reconstruire la sociabilité ouvrière grâce à des activités d’entraide socialisées.
– de pouvoir coordonner les syndicalistes révolutionnaires en isolant les bureaucraties pour rendre démocratique nos syndicats en redonnant le contrôle aux adhérent-e-s.
Les CSR forment donc un courant trans-syndical qui est actuellement entrain de s’étendre au plan international grâce à notre campagne concernant le syndicalisme d’industrie afin de rassembler et d’organiser les travailleurs-euses et les équipes syndicales au delà des structures qui nous divisent.
Il s’agit de mettre en place des comités au sein des différentes confédérations citées plus haut pour faire évoluer les structures vers une pratique syndicale de classe cohérente. Il ne s’agit évidemment pas de prendre la direction des syndicats par des manoeuvres d’appareil comme le font les fractions politiques, mais au contraire de défendre nos propositions au grand jour en renforçant la formation, la capacité de débat d’un maximum de travailleurs-euses. Il s’agit donc de contribuer, par des pratiques syndicales honnêtes, à l’éducation et à l’organisation de notre classe pour défendre nos intérêts communs en vue d’une perspective révolutionnaire.
» Les CSR forment donc un courant trans-syndical qui est actuellement entrain de s’étendre. «
En même temps, dans la suite logique du premier objectif, les CSR ont pour rôle de mener le débat sur la nécessité de la réunification syndicale de classe. La division syndicale est un frein à la victoire de notre classe pour son émancipation intégrale, un frein à la révolution. Nous affirmons et assumons que notre objectif est bien d’arriver à fusionner dans la CGT toutes les organisations syndicales de classe (sections syndicales, syndicats, unions locales, autres confédérations…), pour réaliser concrètement le front unique.
Pourquoi la CGT et pas une autre organisation, qui se revendique plus combattive ?
La réunification du syndicalisme de classe, la révolution et le socialisme
Avant tout il faut rappeler un élément de base de notre stratégie : la bataille pour la réunification du syndicalisme de classe est un axe d’une stratégie révolutionnaire. D’une façon logique, la réunification syndicale est bien entendu une garantie d’efficacité dans la lutte quotidienne contre le patronat et l’État. Mais il ne s’agit pas là d’une orientation révolutionnaire. En effet, cet objectif peut très bien être partagé par des courants syndicalistes de classe sans projet politique révolutionnaire, ou même réformiste. En effet, qui peut refuser un meilleur outil de défense des intérêts immédiats du prolétariat dans une lutte des classes reconnue et assumée ?
La première raison d’une stratégie SR de la réunification syndicale est que le moyen concret de l’action révolutionnaire est la grève générale. Lors de celle-ci, où l’affrontement entre le prolétariat et la bourgeoisie/État bourgeois a pour objectif la prise du pouvoir, les meilleures conditions possibles seront obtenues si le syndicalisme de classe est uni, et non pas divisé. Ceci afin de se donner les meilleurs moyens pour détruire l’État bourgeois, de transformer la confédération en nouvel organe de pouvoir du prolétariat, et de neutraliser au maximum les bureaucraties réformistes qui, dans de telles conditions, recherchent toujours la division. Il ne faut pas oublier que les travailleurs doivent être unis pour dépasser les corporatismes et les statuts, pour aller plus loin que la seule résolution des crises du capitalisme.
La seconde raison d’une stratégie syndicaliste-révolutionnaire (SR) de la réunification syndicale consiste à atteindre l’objectif révolutionnaire à proprement parlé : le Socialisme.
La construction d’une société socialiste ne peut être obtenue qu’avec la gestion des entreprises et des services socialisés (santé, éducation, etc.) par le prolétariat. Or, le seul moyen dont il dispose est son outil de classe : sa confédération syndicale. A la différence des organisations politiques ou philosophiques qui conditionnent la révolution socialiste à l’aura d’un leader ou d’une avant-garde, nous affirmons que l’émancipation de travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes. Parvenir à établir le Socialisme, c’est à dire la disparition du capitalisme, fut-il d’État, suppose une préparation, mais aussi une lutte quotidienne y compris après la révolution. Les meilleures conditions doivent être obtenues pour cela.
» La bataille pour la réunification du syndicalisme de classe est un axe d’une stratégie révolutionnaire. »
Comment le faire avec plusieurs confédérations de classe ? Comment la gestion des branches industrielles, des services publics par les syndicats sera-t-elle possible si plusieurs fédérations et confédérations interviennent, chacune défendant becs et ongles son appareil (ses syndicats d’industrie, ses unions locales, ses fédérations, etc.) ?
Ce sera la désorganisation totale, avec soit le retour en arrière, les capitalistes reprenant la main, soit l’arrivée d’une nouvelle classe sociale dominante (l’encadrement) pour imposer une coordination indispensable. De plus, la faiblesse actuelle du syndicalisme de classe nous place de fait dans le rôle de l’encadrement « socialiste » face à de nombreux travailleurs qui ne sont pas préparés à la gestion de la production socialiste. Nos divisions actuelles sont la cause principale de cette faiblesse, et donc du fossé qui se creuse chaque jour entre ce syndicalisme de classe et la masse des travailleurs.
Se battre donc dès aujourd’hui pour la réunification syndicale, en faire un axe incontournable du syndicalisme-révolutionnaire, fait donc partie de notre stratégie révolutionnaire et sa finalité : la construction d’une société socialiste. Il n’y a en conséquence aucun patriotisme d’organisation qui consisterait à dire pour les CSR « hors de la CGT, point de salut ! ». Les CSR estiment que la CGT est la confédération la plus à même de porter ce projet : la révolution pour construire le socialisme. Nous n’avons pas d’autre objectif fondamental. Cette question nous oblige à revenir aux bases mêmes du syndicalisme de classe.
Le syndicalisme de classe
Il est en tout premier point nécessaire d’éclaircir une notion : pour nous, le syndicalisme de classe, n’est pas celui dont se revendiquent un certain nombre de syndicalistes, y compris à la CGT.
Pour ces camarades, le syndicalisme de classe est avant tout idéologique, et se base sur un programme revendicatif. Plus les revendications sont « radicales », plus tu es « révolutionnaire », plus tu es « de classe » ! Et tout ce qui touche à l’outil syndical, aux pratiques syndicales, est soit totalement hors sujet, soit au mieux une question secondaire. Il s’agit là en général de syndicalistes « de classe » avant tout membres de fractions politiques, qui considèrent le syndicalisme comme mineur, et le parti comme le guide. Il est clair que nous ne pouvons prendre au sérieux ce « syndicalisme de classe » là. La bourgeoisie et l’État capitaliste n’ont jamais eu, et n’auront jamais peur des programmes « plus rouge que moi tu meurs » tant que l’outil efficace pour le gagner n’existe pas. Un programme sans outils c’est du vent. La bourgeoise a, contrairement à ces camarades, une véritable vision matérialiste dans la défense de ses intérêts de classe. Elle n’est pas classe dominante depuis si longtemps pour rien…
» Un programme sans outils c’est du vent. »
Pour schématiser, il y a, trois courants d’idée que l’on peut qualifier de classe dans l’histoire des luttes des travailleurs :
Le premier est un courant que nous qualifions d’« apolitique » : il reconnaît la lutte des classes, il s’en revendique dans les luttes, mais uniquement pour améliorer la situation quotidienne des travailleurs. Il ne défend pas le projet politique d’une autre société.
Le second est le courant réformiste, dans le plein sens du terme, c’est à dire se battant pour une autre société, mais estimant que l’État bourgeois est un cadre adéquat pour y arriver, par réformes successives. Celles-ci peuvent nécessiter parfois des luttes dures. Ce courant est anticapitaliste.
Le troisième est le courant révolutionnaire. Contrairement au précédent, il ne croit pas au « passage pacifique au socialisme » : la bourgeoisie fera tout pour conserver son pouvoir. La neutralisation et la destruction de l’appareil d’État bourgeois, et en priorité de son bras répressif (police, armée, milices parallèles, justice,…) est une tâche incontournable. Les CSR se placent dans ce troisième courant.
Mais on ne peut rester sur le seul plan des idées. Le syndicalisme de classe est pour nous un ensemble de pratiques sociales que des travailleurs organisés mettent en oeuvre par le moyen d’outils cohérents et adaptés : leurs organisations syndicales, regroupées dans une confédération. Sans ces outils, il ne peut y avoir des pratiques syndicales de classe cohérentes, car aucune possibilité concrète n’est donnée au développement d’une conscience de classe réelle, stable et cohérente. C’est la une leçon tirée de plus de deux siècles d’histoire de la luttes des classes des travailleurs.
Quels sont ces outils ?
Nous en dénombrons trois :
1/ le syndicalisme interprofessionnel : unions locales, départementales
2/ syndicalisme d’industrie : syndicats locaux de branche (et donc tout le contraire des syndicats d’entreprise !) et fédérations d’industrie
3/ les organismes divers agissant dans le domaine de la solidarité, la sociabilité et l’entraide pour combattre la consommation capitaliste, et ses rapports sociaux en dehors du travail.
L’ensemble de ces outils doivent se regrouper dans une confédération pour avoir une cohérence de classe, pour combattre les localismes et les corporatismes. Cela suppose l’indépendance syndicale vis à vis du patronat, des partis, mais aussi vis à vis de l’État. Cela suppose aussi la mise en oeuvre intransigeante de la règle du mandatement, seul contre-poison efficace contre la bureaucratie, seule garantie de la démocratie syndicale. Passons maintenant à l’examen de la situation du syndicalisme de classe en France au regard de ces critères.
Aucune organisation syndicale ne répond pleinement à ces conditions idéales. Mais pour les CSR c’est dans la CGT que l’on a le plus de chances et de potentiels pour les faire vivre tous. Elle a gardé, malgré son extrême bureaucratisation, accélérée après 1945, le cadre le plus adapté pour y défendre notre projet révolutionnaire, en tant que tendance syndicale. Voilà le bilan tiré par les CSR qui au début de leur recréation à la fin des années 1990 étaient majoritairement dans une autre organisation syndicale. C’est un bilan pratique que nous avons tiré. De plus, la CGT, bien que trop faible, reste l’organisation la plus importante, et elle garde au sein du prolétariat une tradition historique incontournable.
C’est tout cet ensemble de conditions réelles qui nous fait défendre la réunification syndicale de classe dans la CGT, et pas ailleurs.
Pour une tendance syndicaliste-révolutionnaire internationale
Les CSR ne s’adressent pas aux camarades de Solidaires, de la CNT, certains de FO, de la FSU,… et qui se revendiquent du syndicalisme-révolutionnaire en leur disant : « sans débat ni bilan, vous devez rejoindre la CGT ! ». Nous comprenons que le bilan que nous avons tiré puisse ne pas être partagé par ces camarades. D’ailleurs quelques adhérents des CSR sont membres d’autres organisations que la CGT. C’est le cas lorsque les pratiques locales de la bureaucratie cégétiste empêchent tout développement de notre tendance, il s’agit donc d’un repli tactique. Cependant aujourd’hui celle-ci est bien moins puissante, du fait de l’explosion du PCF, que dans les décennies précédentes. Les possibilités sont donc réelles pour y défendre l’existence publique d’une tendance syndicaliste-révolutionnaire.
Cet écrit étant destiné à clarifier les éléments qui nous sont parfois reprochés par des militants syndicalistes, souvent actifs et valeureux, qui lisent nos analyses. Nous nous permettons donc de leur poser la question suivante :
Camarades, vous qui vous revendiquez du syndicalisme-révolutionnaire, vous qui êtes critiques au sein même de votre organisation (Solidaires, CNT, FO, FSU), pourquoi ne créez-vous pas une tendance syndicaliste-révolutionnaire dans votre propre organisation syndicale ?
Nous voyons deux raisons possibles à cela. Et c’est là que devrait se situer le débat fraternel entre nous, et non dans un quelconque « cégétisme viscéral » des CSR.
La première raison réside dans un certain confort intellectuel que procure l’adhésion à une structure « alternative » à la bureaucratie CGT. Mais les conséquences d’une telle attitude sont dramatiques : la division syndicale affaiblit la stratégie de préparation de la révolution et de la construction du socialisme. Ce repli amène, année après année, la production de justifications idéologiques à l’existence de la division. C’est pour nous injustifiable. Prenons le cas des élections en 2012 dans les entreprises du privé de moins de 11 salariés. Il y a là l’occasion de transformer cette campagne électoraliste de guerre inter-syndicale en une véritable campagne de syndicalisation parmi ce qui représente aujourd’hui l’une des, sinon la composante la plus importante du prolétariat. Mais pour syndiquer durablement, encore faut-il avoir les outils adéquats : les unions locales. Or seule la CGT en dispose d’un point de vue réaliste et national, même si elles sont souvent en mauvais état. Un autre outil à notre disposition est l’implantation de syndicats locaux de branche dont le principe a été gagné au 49ème congrès, et dont de plus en plus de militants en comprennent l’incontournable efficacité. Pourquoi alors va-t-on voir en campagne certains syndicats de classe incapables ensuite d’organiser durablement ces travailleurs, parce que ne disposant pas des outils pour le faire ? Voilà un exemple parmi d’autres de l’absence de justification matérialiste à la division syndicale qui perdure.
» L’organisation révolutionnaire doit exister sous forme de tendance syndicale stable, permanente, et structurée, donc à l’image de la confédération. »
La seconde raison, possible, réside dans la confusion entre une organisation syndicale (syndicat, union locale, fédération, confédération) qui serait considérée comme « révolutionnaire » et une tendance syndicaliste-révolutionnaire.
Les CSR d’aujourd’hui ont tiré des leçons de l’histoire du syndicalisme-révolutionnaire : c’est une illusion de penser que dans une situation non révolutionnaire, un syndicat, une fédération, une UL et même une confédération, qui sont des organisations de masse et non pas des fractions politiques se cachant derrière l’enseigne « syndicaliste », puissent être révolutionnaires. C’est faux, et inefficace. En effet, le mythe d’une organisation syndicale révolutionnaire entraîne un isolement expose très facilement à la répression du patronat et de l’État. Le positionnement « révolutionnaire ou « alternatif » n’est d’ailleurs absolument pas une garantie contre l’existence d’une bureaucratie syndicale comme la réalité de ce syndicalisme là nous le montre dans les faits. La contradiction entre le discours « révolutionnaire » ou « radical », dépourvu d’une base suffisante au sein de toutes les couches de travailleurs, produit alors une fuite en avant. C’est alors l’activisme dans des collectifs diverses et variés (regroupant des responsables syndicaux coupés de leurs bases, des groupes politiques et philosophiques, des associations intellectuelles, voire caritatives…) qui fleurissent au gré des mobilisations et de l’actualité politique…
Par conséquent, l’organisation révolutionnaire doit exister sous forme de tendance syndicale, stable, permanente, et structurée, donc à l’image de la confédération (dans les syndicats de branche, dans les unions locales, en réseau de branche professionnelle, etc.), ainsi qu’au niveau international, sans quoi, tout cela n’aurait strictement aucun sens. Mais l’organisation révolutionnaire ne doit regrouper que des militants, et non pas des organisations de masse (syndicats, UL, etc.) que l’on aura fait adhérer artificiellement (sans débat réel et approfondi parmi tous les adhérents) à la tendance syndicaliste-révolutionnaire. Ce fut là l’erreur des premiers CSR, en 1919-1921.
En conclusion, nous ne disons pas que la construction de tendances syndicaliste-révolutionnaires dans d’autres organisations syndicales que la CGT est impossible. Nous appelons simplement ces militants à débattre concrètement avec nous de cette perspective : la construction d’une tendance syndicaliste-révolutionnaire dans leur propre organisation syndicale n’aura en effet de sens qu’avec une stratégie globale visant à la réunification syndicale. C’est sur cette base concrète que nous souhaitons engager un débat fraternel et constructif.
- Victor, Émile, Georges, Fernand, et les autres… : Regards sur le syndicalisme révolutionnaire , sous la direction de Michel Pigenet et Pierre Robin, actes du colloque de Nérac pour les cent ans de la Charte d’Amiens en novembre 2006 ; édition d’Albret ; 2007
- « Nous ne plierons pas ». Marie Guillot, une institutrice féministe syndicaliste-révolutionnaire (1880-1934), Editions Universitaires de Dijon, 2024.
- Syndicalisme révolutionnaire et communisme, les archives de Pierre Monatte, Présentation de Jean Maitron et Monique Chambelland. Préface d’Ernest Labrousse, 1968, Maspero. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4803693c/f1.image.texteImage#
- Puissances du salariat, de Bernard Friot, éditions La Dispute.
- Notre ennemi, le capital, de Jean-Claude Michéa, éditions Flammarion.
- Georges Sorel, philosophe de l’autonomie, de Willy Gianinazzi, éditions Arbre bleu, 2022.
- Hommage à la révolution espagnole, Les Amis de Durruti dans la guerre civile 1936-1939, de Miguel Amoroso, éditions de la Roue, 2019.
- Le Talon de fer , de Jack London, éditions Libertalia.
- Note sur la suppression générale des partis politiques, de Simone Weil, éditions Allia, 2017.
- Le syndicalisme révolutionnaire : la charte d’Amiens a cent ans , Mil neuf cent n°24, société d’études soréliennes, mai 2006 https://www.cairn.info/revue-mil-ne…
- Déposséder les possédants : la grève générale aux « temps héroïques » du syndicalisme révolutionnaire (1895-1906), textes rassemblés et présentés par Miguel Chueca, édition Agone, collection Mémoire Sociale, 2008.
- Un syndicalisme impossible ? L’aventure oubliée des jaunes, de Christophe Maillard, éditions Vendémiaire.
- Les syndicats sont-ils conservateurs ? de Stéphane Sirot, édition Larousse.
- Le Complexe d’Orphée: La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès, de Jean-Claude Michéa, Essai Poche
- Alceste de Ambris l’anti-Mussolini, l’utopie concrète d’un révolutionnaire syndicaliste, de Enrico Serventi Longhi, éditions Presses Universitaires de Rennes.
- Pierre Monatte: lettres d’un syndicaliste sous l’uniforme, 1915-1918, de Julien Chuzeville, éditions Smolny, 2018.
- Du sport ouvrier au sport oublié ? Histoire mêlée de la CGT et du sport, de Jean-François Davoust et Igor Martinache, éditions Geai Bleu.
- A la fête de la révolution, artistes et libertaires avec d’Annunzio à Fiume , de Claudia Salaris, éditions du Rocher.
- Orwell, écrivain des gens ordinaires, de Kévin Boucaud-Victoire, Vraiment Alternatifs.
- L’action directe, et autres écrits syndicalistes (1903-1910), textes rassemblés et présentés par Miguel Chueca, édition Agone, collection Mémoire Sociale, 2010.
- Une histoire populaire du football, de Mickaël Correia, éditions La Découverte, 2018.
- L’émancipation des travailleurs, une histoire de la Première Internationale, de Mathieu Léonard, éditions La Fabrique.
- Le syndicalisme révolutionnaire la charte d’Amiens et l‘autonomie ouvrière, sous la direction de Miguel Chueca, éditions CNT-Région Parisienne, 2009.
- Guerre des Etats ou guerre des classes , de Edouard Berth http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bp…
- 1906, le congrès syndicaliste d’Amiens, Emile Pouget, éditions CNT-Région Parisienne, 2006.
- Marie Guillot, de l’émancipation des femmes à celle du syndicalisme, de Slava Liszek, éditions l’Harmattan.
- Le syndicalisme révolutionnaire aux Etats-Unis, de Larry Portis, éditions Spartacus.
- Histoire du sabotage, de la CGT à la Résistance, Sébastien Albertelli, éditions Perrin, 2016.
- Comment nous ferons la révolution, de Emile Pouget et Emile Pataud, éditions syllepse https://fr.theanarchistlibrary.org/…
- Les mystères de la gauche, de Jean-Claude Michéa, Essai Poche.
- Technique de la révolution syndicale, de Georges Valois, éditions Liberté https://archive.org/details/sc_0000997035_00000001704533
- Oltretorrente (histoire des arditi del popolo), de Pino Cacucci, Christian Bourgois éditeur.
- Les méfaits des intellectuels , de Edouard Berth http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bp…
- Pierre Monatte, une autre voix syndicaliste, de Colette Chambelland, éditions de l’Atelier.
- Le syndicalisme et ses armes, éditions Agone.
- La bourse du travail de Lyon, de David Rappe, Atelier de création libertaire.
- La chevalerie du travail française (1893 – 1911), de Maurice Dommanget, éditions Rencontre Lausanne.
- Les illusions du progrès , suivi de, L’avenir socialiste des syndicats, de Georges Sorel, éditions l’Age d’Homme.
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- James Connolly et le mouvement révolutionnaire irlandais, de Roger Faligot, éditions Terre de Brume.
- Réflexions sur la violence , de Georges Sorel, éditions Entremonde. http://classiques.uqac.ca/classique…
- Grève Générale, de Jack London, éditions Libertalia.
- L’ordre libertaire, la vie philosophique d’Albert Camus, de Michel Onfray, Ed. J’ai lu
- Front Populaire, révolution manquée, de Daniel Guérin, éditions Agone.
- La CGT , de Emile Pouget https://bibliothequedusyndicalismer…
- Vive la syndicale ! , de Guillaume Goutte, éditions Nada.
- Histoire des Bourses du Travail , de Fernand Pelloutier https://bibliothequedusyndicalismer…
- Un court moment révolutionnaire , de Julien Chuzeville, éditions Libertalia
- Les bases du syndicalisme , de Emile Pouget https://bibliothequedusyndicalismer…
- De la décence ordinaire, de Bruce Bégout, éditions Allia.
- Les commissions syndicales , de Pierre Monatte https://bibliothequedusyndicalismer…
Zines, éditions et liens de camarades
- Chéribibi, revue alternative de culture populaire – http://www.cheribibi.net/
- Libertalia, maison d’édition indépendante – http://www.editionslibertalia.com/
- Nada Editions – http://www.nada-editions.fr/
- Le Comptoir – https://comptoir.org/
- Retour aux sources, page SR – https://retourauxsourcescgt.home.blog/
- Rapports de Force, l’info pour les mouvements sociaux – https://rapportsdeforce.fr/


